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SHS-L | Regard sur l’anthropologie de Joel Candau

dimanche 16 septembre 2007, par Julien Tardif

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Directeur du Laboratoire d’Anthropologie et de Sociologie « Mémoire, Identité et Cognition sociale » (Université de Nice, LASMIC, E.A. 3179

Joël Candau est l’auteur de 4 ouvrages :

2005 Anthropologie de la mémoire, Paris, Armand Colin, 2005, 192 p. (collection Cursus – Sociologie) (à paraître).

2000 Mémoire et expériences olfactives. Anthropologie d’un savoir-faire sensoriel.- Paris, PUF, 2000.- Bibliographie, index, VI + 162 p. (coll. Sociologie d’aujourd’hui).

1998 Mémoire et identité.- Paris, PUF, 1998.

1996 Anthropologie de la mémoire.- Paris, PUF, 1996.- Bibliographie, 128 p. (collection Que sais-je ? n° 3160)]]

L’atelier SHS-L de Polychromes a pour objectif premier et fil conducteur de ses travaux de mettre en débat le lien entre les revendications des groupes minorisés (femmes, personnes homosexuelles, personnes de couleur...) et la notion de communauté.

Texte d’orientation du débat « communauté et coopération » :

Peut-on penser la notion de "communauté" et les revendications des groupes minorisés et leurs portées morales, dans une anthropologie du partage et des formes coopératives d’échanges matériels et symbolique

Avec le sociologue américain Roger Brubaker nous notons deux registres sémantiques de l’usage du terme « communauté », un en sciences sociales et un autre dans le monde commun ou profane (son usage médiatique et politique).

Lien vers l’article de Roger Brubaker [1]

la question que nous souhaitons poser à partir des travaux de Joel Candau est de savoir si l’usage profane du terme et les enjeux forts qu’il déploie en terme d’effets sociaux (jusqu’aux génocides au nom de logiques différentialistes poussées à l’extreme) condamne toute pertinence du terme en sciences sociales, et empeche d’en comprendre scientfiquement les ressorts ?

Nous reproduisons ici avec son aimable autorisation deux éditoriaux parus respectivement en 2000 dans le Monde et en 2007 dans Libération

- Joël Candau, « Funestes obsessions communautaires », in Le Monde, Samedi, 21 octobre 2000 suivi d’un commentaire sur l’article "Le partage de l’oubli".

« En suivant l’évolution dramatique de la situation au Proche-Orient, la plupart des commentateurs se sont inquiétés des répercussions de ce conflit à l’intérieur même de notre pays. hélas, cette inquiétude n’était pas vaine, comme l’ont montré plusieurs agressions antisémites contre des synagogues. Cependant, la manière dont nous avons été informés de ces événements me paraît tout à fait choquante. De nombreux médias, en effet, et plusieurs hommes politiques ont évoqué à ce propos un affrontement possible entre les " communautés " juive et musulmane. Il y a là une rhétorique d’enfermement de l’individu dans ses appartenances religieuses ou culturelles qui ne peut qu’exacerber les tensions entre ceux de nos concitoyens qui sont plus ou moins enclins à chercher refuge dans des idéologies communautaires.

La notion de communauté a toujours fait l’objet de vives controverses dans les sciences humaines et sociales. Pour le sens commun, elle renvoie à une idée vague : les membres d’une société partagent certains traits ou caractères (croyances, valeurs, moeurs, langue, etc.). Dans son sens technique, elle a donné lieu à de regrettables confusions. La plus fréquente est celle qui vise à substituer au modèle explicatif d’un processus inhérent aux relations sociales (la " communalisation "constitutive de toute participation aux affaires de la cité) la figure d’une entité substantielle, figée dans son essence (la " communauté "). Or excepté dans les petits groupements humains marqués par une forte intégration de leurs membres (certaines sociétés dites traditionnelles bien étudiées par les anthropologues), la variabilité individuelle des manières d’être au monde est telle, en particulier dans les sociétés modernes, qu’il est presque toujours abusif de parler de communauté.

Certes, par ma naissance j’appartiens à une région (la Provence) et à un pays (la France) qui, par leur histoire et leur culture, participent de ce que je suis, en bien comme en mal. Mais combien de fois m’est-il arrivé de me sentir plus proche d’un étranger que de certaines personnes nées tout près de chez moi ? Par ailleurs, jouant avec l’image que je me fais de la liberté humaine, j’aime imaginer qu’un jour peut-être, et toujours provisoirement, je pourrais me sentir davantage Persan ou Huron que Méditerranéen ou Français. Ou bien " homme ", tout simplement. Au fond, il me plaît de penser que mon devenir identitaire, s’il faut à tout prix conserver ce terme, est ouvert à tout le champ des possibles, au gré de mes rencontres et de mes voyages. Si les arbres ont des racines, aime à rappeler George Steiner [2] les hommes ont des jambes. J’ignore si cet aphorisme est de lui, mais la première fois que je l’ai lu, ce fut une illumination. Tâchons d’oublier un peu les " souches " et les " racines " ! Affranchissons-nous des idéologies rhizomatiques, évitons d’emprisonner les individus dans des cages identitaires. Et même lorsque le premier ministre, qui a incontestablement élevé le débat, affirme que les " communautés " particulières sont subsumées dans la "communauté nationale ", je ne parviens pas à le suivre. En définitive, il nous propose de sortir d’une cage pour entrer dans une autre, un peu plus vaste. Non, merci.

Il n’est pas question de nier la réalité et la force de ces sentiments d’appartenance. Il faudrait être sourd et aveugle pour cela. De même, il serait stupide d’opposer dogmatiquement une idéologie de l’arrachement à celle de l’enracinement. Mais tous ceux qui ont quelque influence dans notre société devraient toujours se garder de la moindre complaisance envers les formes passionnées et parfois pathologiques d’attachement aux identités collectives. Elles sont porteuses - l’histoire l’a trop souvent montré - d’exclusion et potentiellement meurtrières. Voilà pourquoi il faut opiniâtrement rappeler que les membres des pseudo-communautés ont généralement peu de traits communs, excepté peut-être la croyance dans le partage de ces traits. Rien ne justifie que, sous le poids de l’actualité, cette croyance soit privilégiée, en passant alors sous silence d’une part la profonde singularité de chacun des membres d’une " communauté " et, d’autre part, les traits partagés par les membres de "communautés" différentes

- Joel Candau, « De l’illusion identitaire, La coopération permettrait de contenir les dérives d’une politique de l’identité nationale », in Libération du 1er Avril 2007.

L’identité est une vue de l’esprit. D’un point de vue physique, l’individu que je suis aujourd’hui a très peu de cellules communes avec l’enfant que j’étais il y a 50 ans. De même, il n’existe pas une société, pas une culture qui reste strictement identique à elle-même dans le temps. Pourtant, nous croyons avoir une identité, aussi bien individuelle que collective. Cette croyance, soutenue par notre mémoire, est également renforcée par des actes administratifs et de multiples pratiques : un patronyme dûment enregistré, une carte d’identité, des élections qui excluent les non affiliés, l’existence de frontières, une langue, des traditions revendiquées, des hymnes, des drapeaux, etc. La croyance identitaire, lorsqu’elle est partagée par un grand nombre d’individus, a des effets sociaux extrêmement puissants. En effet, au sein d’un groupe, ce partage de la croyance dans une identité commune contribue à donner un contenu à cette dernière. Mais ce contenu, pour l’essentiel, reste cantonné au registre de l’idéel. C’est une représentation, un rapport imaginaire à une réalité dont ce rapport fait également partie.

Quand on considère l’histoire des sociétés humaines, il semble bien que cette inclination à croire dans une identité soit largement partagée. Elle est probablement intrinsèque à la nature humaine. D’un point de vue politique, il importe donc de savoir comment la canaliser, afin d’éviter les tensions entre groupes qui s’identifient selon des modalités différenciées et qui, souvent, sont enclins à s’opposer, parfois par la violence. Un bon moyen semble être de privilégier la coopération.

Selon les thèses de certains sociobiologistes, nous coopérons préférentiellement avec les individus à qui nous ressemblons. Est-ce certain ? Le système « vivre et laisser vivre », pratiqué entre belligérants dans les tranchées de la Première Guerre mondiale, offre une illustration étonnante de la robustesse d’une forme de coopération entre individus différents, dès lors que ces derniers réussirent à s’affranchir provisoirement d’un joug idéologique et institutionnel, en l’occurrence un État et un appareil militaire qui assignaient à chacun d’entre eux un camp clairement identifié. Ce système, qui prospéra dans les tranchées du front occidental en dépit des efforts déployés par les officiers supérieurs pour le supprimer, consistait pour les soldats des deux camps à imposer une trêve dans les combats, soit en s’abstenant de tirer sur les lignes opposées, soit, s’ils y étaient contraints, en évitant délibérément de tuer l’adversaire. Pratiqués par des bataillons entiers pendant des périodes qui pouvaient être longues, ce procédé de retenue mutuelle, voire de non-agression et même de fraternisation entre troupes est un merveilleux exemple d’intelligence sociale.

Cette coopération inattendue conduit à remettre en cause la prévalence généralement accordée par le discours politique dominant à la quête identitaire, considérée comme une sorte de donnée primordiale du lien social. De nombreuses observations empiriques – par exemple dans les relations commerciales, culturelles, scientifiques - suggèrent que, en réalité, prévaut la recherche d’une coopération avec les individus que nous côtoyons au quotidien. Si, pour des raisons historiques, ceux-ci présentent des caractéristiques sociales et culturelles homogènes et similaires aux nôtres, la coopération prendra appui très pragmatiquement sur ces caractéristiques-là. Mais on connaît d’autres configurations coopératives dans des milieux culturels hétérogènes ou perçus comme tels. Au fond, n’est-ce pas ce qu’a démontré la construction de l’Union Européenne qui a réussi à faire œuvrer ensemble des États aux identités multiples, souvent (re)présentées comme disparates voire antagonistes ? On pourrait donc subordonner les stratégies identitaires aux stratégies coopératives, en considérant les premières comme de simples produits dérivés des secondes.

« On ne naît pas, on devient semblables », rappelait le sociologue Tarde et, si on le devient, c’est probablement en coopérant. En définitive, au modèle : « Identifiez-vous, puis coopérez », ne convient-il pas d’opposer un tout autre modèle : « Coopérez, puis vous vous identifierez » ? Cette alternative pose nombre d’enjeux politiques, tant au niveau local que global, qu’il s’agisse par exemple de la lutte contre la ghettoïsation de certains quartiers urbains ou de la question de l’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne. Elle renvoie au choix que nous, citoyens, devons faire entre d’une part, un modèle de sociétés ouvertes, qui fait prévaloir la coopération avec des partenaires qu’on ne se soucie pas d’identifier a priori et, d’autre part, un modèle de sociétés fermées, qui privilégie l’identité et donc une coopération bornée, vouée à se confondre avec les limites du groupe d’appartenance. Bref, si l’on veut contenir les dérives dont serait grosse, comme on peut le craindre, la mise en œuvre d’une politique de l’identité nationale nourrie d’un principe d’exclusion, il faut substituer au vieil adage «  qui se ressemble s’assemble » un tout autre précepte : « qui s’assemble se ressemble ».

- Pour une illustration dans l’art cinematographique et dans la réalité historique : le cas de la fête de Noel 1914 dans les tranchées de la première guerre mondiale :

"Tout est parti d’un livre, Batailles de Flandres et d’Artois 1914-1918 de Yves Buffetaut, que Christian Carion a découvert en 1993. Dans cet ouvrage, le réalisateur est tombé sur un passage intitulé L’Incroyable Noël de 1914, où l’auteur évoque les fraternisations entre ennemis, l’épisode du ténor allemand applaudi par les soldats français, le match de foot, les échanges de lettres, les sapins, les visites de tranchées mutuelles"

Joyeux-Noel Réalisé par Christian Carion (2004) Avec Diane Kruger, Benno Fürmann, Guillaume Canet...

Film allemand, britannique, belge, roumain et français.

- Dans Mémoire et identité.- Paris, PUF, 1998,

Joel Candau approfondit le thème des deux articles du Monde et de Libération.

Il analyse les liens entre mémoire et identité en déconstruisant la fiction identitaire fondée sur un partage clairement « répertoriable » d’attributs et de valeurs : par exemple peut-on trouver une seule et même définition de l’orientation sexuelle différente de l’hétérosexualité où toutes les personnes concernées se reconnaitraient en leur fort intérieur ? cf. notre billet humoristique « Faux-vrai sondage sur le monde gay azuréen » Une identité unifiée qui serait donc tout aussi illusoirement et aisément opposable à d’autres identités tout autant unifiées : homosexuel vs hétérosexuel comme si l’on pouvait réduire une personne et une vie à ces seules oppositions, ce sont aussi des personnes qui ont ou pas un travail, une famille avec enfants… et tout un tas d’autres « marqueurs » identitaires.

Joel Candau remet en cause, non seulement le statut du partage mais aussi la qualité de ce qui est partagé. Il reprend le partage de deux grands types de mémoire : la « mémoire forte » – l’expression étant de l’anthropologue du colonialisme Georges Balandier – conçue comme « une mémoire organisatrice, en ce sens qu’elle est une dimension importante de la structuration d’un groupe et, par exemple, de la représentation qu’il va se faire de sa propre identité » [p. 40] ; la « mémoire faible », donnée comme étant « diffuse et superficielle [… et] difficilement partagée par un ensemble d’individus dont l’identité collective est, par ce fait même, relativement insaisissable » [p. 40]. dans l’ouvrage il nous conduit vers la prise en compte des situations empiriques qui pourraient relever du premier et du second type de mémoire, pour aboutir à la constatation de l’effondrement actuel des grandes mémoires organisatrices, porteuses d’identités « puissantes et stables » [p. 198], au profit de mémoires plus faibles, porteuses, elles, d’identités « plurielles, éclatées et mouvantes » [p. 198].

Dans un article disponible en ligne« Le partage de l’oubli : lieux d’amnésie et déni commémoratif » , il prend le sens commun à rebrousse poil en travaillant l’hypothèse suivante :

« la société se trouve donc rassemblée moins par ses souvenirs que par ses oublis, davantage par ses silences que par le vacarme politico-médiatique qui accompagne le mnémotropisme contemporain Dans cette perspective, j’interroge deux formes particulières de partage de l’oubli dont je donne à chaque fois un exemple : d’une part, l’amnésie qui s’organise autour de certains lieux et, d’autre part, le déni commémoratif qui, selon des modalités variables, occulte certains événements du passé, ces lieux et ces événements étant pourtant chargés de significations historiques.

En conclusion, j’oppose l’illusion du partage mémoriel à la réalité du partage de l’oubli, en défendant l’hypothèse suivante : si, avec le concours actif des médias et du monde politique, nous nous efforçons de nous convaincre de l’existence d’un partage de la mémoire, ce n’est pas seulement pour la raison triviale que cette conviction représente une ressource identitaire privilégiée, mais c’est aussi et surtout parce que, paniqués par l’idée de la Perte, nous sommes devenus incapables d’assumer la dissipation de nos héritages ».

Il nous invite ainsi à enquêter avec de nombreux historiens sur les « oublis » institués et entretenus plus ou moins volontairement comme source « illégitime » du souvenir et de la « mémoire collective » notamment l’histoire de l’oppression des minorités juives, femmes, colonisées, homosexuelles… qui ne fait l’objet d’études « légitimes » que depuis les années 1960-1970. Ou encore de nous rapprocher du combat de militants associatifs, à l’exemple de l’association Mémorial de la Déportation Homosexuelle (MDH) pour la reconnaissance de la réalité de la déportation pour motif d’homosexualité durant la seconde guerre mondiale.

Un "amour à taire" (2005), le seul et poignant téléfilm français qui explore le thème de la déportation homosexuelle.
Un film de Christian Faure avec Jérémie Renier, Michel Jonasz, Charlotte De Turkheim, Bruno Todeschini, Louise Monot, Nicolas Gob

BANDE ANNONCE DU FILM


Un amour à taire
envoyé par didier_desmet

Pour citer cet article

Julien TARDIF, "Regard sur l’anthropologie de Joel Candau", créé le 16/09/2007, http://polychromes.fr/spip.php ?article90

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Notes

[1] Extrait de l’article de R.Brubaker : « L’approche constructiviste de l’identité qui prévaut actuellement, tentative "d’adoucir" le terme et de lever l’accusation "d’essentialisme" qui pèse sur lui en stipulant que les identités sont construites, fluides, et multiples, ne justifie plus que l’on parle "d’identités" et nous prive des outils nécessaires à l’examen de la dynamique "dure", essentialistes. Le constructivisme autorise une prolifération des "identités". Si elle est fluide, comment expliquer la manière dont les auto-compréhensions peuvent se durcir, se solidifier et se cristalliser ? Si elle est construite, comment expliquer que les identifications externes puissent exercer quelquefois une telle contrainte ? Ranger sous le concept "d’identité" tout type d’affinité et d’affiliation, toute forme d’appartenance, tout sentiment de communauté, de lien ou de cohésion, toute forme d’auto-compréhension et d’auto-identification, c’est s’engluer dans une terminologie indifférenciée. L’analyse sociale, y compris l’analyse de la politique identitaire, exige des catégories analytiques relativement dépourvues d’ambiguïté. En pratique, il est trop écartelé entre son acception "dure" et son acceptation "faible", entre ses connotations essentialistes et ses nuances constructivistes, pour satisfaire aux exigences de l’analyse sociale ».

[2] In George Steiner & Antoine Spire, Barbarie de l’ignorance (entretiens sur France Culture), 1998,


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