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SCIENCES HUMAINES | Arrêt Sur IMAGES continue sur le Net - traitement des questions genres et sexualités - retour sur la polémique avec le sociologue P. Bourdieu

mardi 25 décembre 2007, par Julien Tardif

Toutes les versions de cet article :

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« Si Arrêt sur images a finalement été chassée de la télé, c’est parce que l’émission énervait depuis des années les stars et les patrons de l’audiovisuel (et peut-être quelques autres). »

Arrêt Sur Images un arrêt télévisuel contraint !

... Les responsables de l’émission ne nous font pas part uniquement de leurs rancoeurs et griefs. Bien au contraire ils continuent sur le net leur travail actif d’orfèvre et d’auscultation médicale des médias français et internationaux.

lien vers le site


Arrêt sur image, le retour sur le web de Schneidermann
envoyé par marianne2007

Si la polémique dans les années 90 avec le sociologue Bourdieu et le journaliste Pierre Carles avait un peu entaché l’image de l’émission auprès de l’auditorat académique, la voici redorée par cette éviction de l’antenne de France 5.

Arrêt sur la thématique Genres & Sexualités :

La dénonciation de l’homophobie à la TV, un premier article.

Bataille et Fontaine : "moi je passerais pas les homos le lundi de Pâques"

La réponse de l’animateur-producteur Fontaine

Un article qui ne traite qu’indirectement des sexualités au pluriel a le mérite de présenter l’existence d’un blog d’analyse des sites de rencontres sur le net.

L’observatoire des sites de rencontres

En plus, il n’est pas fondé sur une visée extrêmement partiale à la différence de l’observatoire du communautarisme en France, mais c’est une autre histoire...

Mais après un rapide tour d’horizon du site, j’y ai trouvé un article intéressant sur les origines du « Passeport safe sex » comme nouvelle brèche commerciale. Passeport safe sex

Mais rien sur les sites de rencontres LGBTI (Lesbiennes gay bi trans intersex) … Affaire à suivre.

Nous pouvons donc formuler un souhait, celui de voir reprensentée la thématique genres & sexualités bien plus que la possibilité de coller strictement à l’actualité médiatique de la semaine, que ne le permettait la contrainte du format télévisuel de l’émission.

Et qui sait, le projet de film en maturation avec mes collègues chercheurs sur la sociologie pragmatique francophone en réponse à celui de Pierre Carles sur la sociologie de P. Bourdieu, trouvera peut-être un écho auprès de Daniel Schneidermann et de son équipe à laquelle nous souhaitons de réussir le tour de force d’être à la fois un site de journalisme critique (participant à la critique du système médiatico-politique) et de journalisme de la critique (c’est-à-dire sans pour autant écraser le potentiel critique des gens du commun qui aussi malheureusement peut parfois s’exprimer dans des formes un peu exacerbées et mal argumentées ; qualifiées par exemple par Danniel S. de "chantage au désabonnement"). Alors pour les entendre, le sociologue est certainement plus armé que le journaliste, d’où une forme de coopération à encourager pour tendre vers la combinaison du potentiel de ces deux formes de critiques, pour ne pas le réduire en écrasant l’une avec l’autre.

Le billet de Daniel S. sur la « pressionaute » en montre partiellement la possibilité et l’ouverture intellectuelle, mais on sent dans ce billet la charge émotionnelle qui vient quelque peu voiler la pertinence de l’analyse de cette forme de pression spécifique rencontrée par les netmédias. Forme de pression qui n’est pour moi qu’une conséquence salutaire du rapprochement vers la préocupation des gens qui n’ont pas le pouvoir mais dont l’opinion peu compter tout autant si on sait l’écouter et en sonder le potentiel critique.

Sur la pressionaute

... Mais l’affaire Bourdieu - Pierre Carles - Schneidermann qui s’en souvient ?

Mise en bouche ... avant-propos.


En Bern
envoyé par jeanbeatles

Retour sur la Polémique avec le sociologue Pierre Bourdieu

Suite à son passage mal vécu à l’émission Arrêt sur images Bourdieu rédige son petit pamphlet qui fera grand bruit « Sur la télévision » où il attaque en règle « le champ journalistique ». [1]

Il y théorise sur l’impossibilité pour un universitaire qui souhaite se faire entendre à la télévision, de développer et d’exposer sa pensée, s’il n’en maîtrise pas les conditions de diffusion.

Il en conclut que les pratiques des plateaux télévisés de distribuer de manière équitable les tours de parole entre différents protagonistes issus de différents horizons, sont faussement démocratiques et empêchent la diffusion du savoir universitaire au grand public. Pire encore la télévision aurait le pouvoir d’abaisser le niveau d’exigence scientifique dans le champ universitaire, perdant alors une part de son autonomie.

Retour sur un débat pas vraiment enterré.

L’urgence et la pensée sont-elles incompatibles ?

"C’est un vieux topique du discours philosophique : c’est l’opposition que fait Platon entre le philosophe qui a du temps et les gens qui sont sur l’agora, la place publique et qui sont pris par l’urgence […] et un des problèmes majeurs que pose la télévision, c’est la question des rapports entre la pensée et la vitesse. Est-ce que la télévision, en donnant la parole à des penseurs qui sont censés penser à vitesse accélérée, ne se condamne pas à n’avoir jamais que des fast-thinkers ?" (Bourdieu P., op. cit., p30).

Pour Pierre Bourdieu, ces penseurs là qui sont les habitués des plateaux télévisés ne reproduisent que le sens commun, "proposent du fast-food culturel, de la nourriture culturelle prédigérée, pré-pensée". Pourquoi sommes-nous dans l’obligation de penser vite dans les débats télévisés ?

Pour la raison simple et fondamentale que "l’accès à la télévision a pour contre-partie une formidable censure, une perte d’autonomie liée, entre autres choses, au fait que le sujet est imposé, que les conditions de la communication sont imposées et surtout, la limitation du temps impose au discours des contraintes telles qu’il est peu probable que quelque chose puisse se dire […] il me semble en effet que, en acceptant de participer sans s’inquiéter de savoir si l’on pourra dire quelque chose, on trahit très clairement qu’on n’est pas là pour dire quelque chose, mais pour de tout autres raisons, notamment pour se faire voir et être vu […] être comme on dit bien vu des journalistes". (op. cit. p 11 et 13).

Ces débats sont donc "vraiment faux" parce que dictés par la pression de l’audimat ils n’engagent que des "habitués de l’audimat", des "intellectuels-journalistes", qui évitent les vraies questions ; et parce que la structuration du débat en lui-même, le peu de fois où pourrait s’exprimer la production culturelle et scientifique, ne le permet pas.

D’autre part, ces débats sont "faussement vrais", car ces règles qui se veulent une distribution démocratique de la parole supposent une égalité stricte des participants : "Vous avez des professionnels du plateau, des professionnels de la parole et du plateau, et en face d’eux des amateurs, c’est d’une inégalité extraordinaire. Et pour rétablir un tout petit peu d’égalité, il faudrait que le présentateur soit inégal, c’est à dire qu’il assiste les plus démunis […] il faut faire un travail d’assistance à la parole" (op. citem, Bourdieu, P., p36).

Ainsi, Pour Pierre Bourdieu, toute attitude de "collaboration" est à réprouver, c’est-à-dire qu’aucun intellectuel ne devrait aller sur un plateau télévisé s’il n’a pas la possibilité de maîtriser les "instruments de production" de son discours. Car c’est par l’intermédiaire de ses "collaborateurs", que les lois marchandes s’introduisent dans les champs de production culturelle, qui perdent ainsi leur autonomie.

L’autonomie toute relative du champ académique :

Si les intellectuels médiatisés ont recours à ce "principe de légitimation externe" par le plébiscite, c’est qu’ils n’ont pas rempli les conditions nécessaires pour obtenir la reconnaissance de leurs pairs, et en agissant ainsi ils nuisent au champ culturel tout entier, puisqu’ils concourent à sa vulgarisation : "Comment concilier cette exigence de pureté, qui est inhérente à toute espèce de travail scientifique ou intellectuel, et qui conduit à l’ésotérisme, avec le souci démocratique de rendre ces acquis accessibles au plus grand nombre ?

"La télévision […] abaisse le droit d’entrée dans un certain nombre de champs, philosophique, juridique, etc. : elle peut consacrer comme sociologue, écrivain, ou philosophe, etc. des gens qui n’ont pas payé le droit d’entrée du point de vue de la définition interne de la profession […] on s’autorise de l’extension de l’audience pour abaisser le droit d’entrée dans le champ. On objectera que je suis en train de tenir des propos élitistes, de défendre la citadelle assiégée de la grande science et de la grande culture, ou même de l’interdire au peuple […] en fait je défends les conditions nécessaires à la production et à la diffusion des créations les plus hautes de l’humanité. Pour échapper à l’alternative de l’élitisme et de la démagogie, il faut à la fois défendre le maintien et même l’élévation du droit d’entrée dans les champs de production […] et le renforcement du devoir de sortie, accompagné d’une amélioration des conditions et des moyens de sortie […] plus une idée est complexe, parce qu’elle a été produite dans un univers autonome, plus la restitution est difficile. Pour surmonter la difficulté, il faut que les producteurs qui sont dans leurs petites citadelles sachent en sortir et lutter, collectivement, pour avoir la propriété de leurs moyens de diffusions ; lutter aussi, en liaison avec les enseignants, les syndicats, les associations, etc., pour que les récepteurs reçoivent une éducation visant à élever leur niveau de réception".

Les conditions de possibilité d’un discours persuasif :

On a vu l’intérêt primordial, pour le chercheur de disposer du contrôle des moyens de diffusion de ses travaux. C’est la première condition pour pouvoir convaincre son auditoire.

Pierre Bourdieu, dans l’introduction de son ouvrage, présente les conditions de diffusion propices, dont il dispose, au Collège de France : "Grâce au service audiovisuel du Collège de France, je bénéficie de conditions qui sont tout à fait exceptionnelles : premièrement, mon temps n’est pas limité ; deuxièmement le sujet de mon discours ne m’est pas imposé […] troisièmement, personne n’est là, comme dans les émissions ordinaires, pour me rappeler à l’ordre, au nom de la technique, au nom du "public qui ne comprend pas", ou au nom de la morale, de la bienséance, etc." (op. cit., Bourdieu P. p10).

Mais cette condition n’est pas suffisante. Si Pierre Bourdieu refuse de voir des intellectuels se compromettre sur les médias quand ils n’ont aucune maîtrise de leur discours, et plus encore, en leur refusant toute légitimité auprès de leurs pairs, dans leurs champs respectifs, c’est qu’il y a un véritable enjeu autour de la personne qui intervient hors du champ culturel.

Pourquoi un tel enjeu ? Parce que, selon Pierre Bourdieu, le langage ne comporte pas en lui-même sa propre force argumentative. "Le pouvoir des paroles n’est autre chose que le pouvoir délégué du porte-parole, et ses paroles - c’est à dire indissociablement, la matière de son discours et sa manière de parler- sont tout au plus un témoignage et un témoignage parmi d’autres de la garantie de délégation dont il est investi". [2]

Convaincre et "bien parler" ne sont pas synonymes. Pierre Bourdieu s’oppose donc notamment à Jürgen Habermas, qui voit le discours comme se construisant autour d’une "éthique communicationnelle" qui vise à découvrir la vérité de la pensée. "Respecter et écouter l’autre, chercher à comprendre sa part de vérité, avoir besoin de ses propositions et objectivations pour asseoir sa propre pensée" [3] C’est la qualité du "meilleur argument" qui se construit par l’interaction entre les participants qui permet d’atteindre la vérité de la pensée, et par là-même l’adhésion de tous au discours de l’un. C’est aussi l’erreur de bon nombre de psychosociologues qui étudient la "communication persuasive" en ne faisant référence qu’à un émetteur influençant un récepteur, isolé de tout contexte social ou pire encore, en se concentrant sur le seul émetteur, effaçant ainsi toute notion de relation sociale dans le discours. [4]

"Tel est le principe de l’erreur dont l’expression la plus accomplie est fournie par Austin (ou Habermas après lui), lorsqu’il croit découvrir dans le discours même, c’est-à-dire dans la substance proprement linguistique - si l’on permet l’expression - de la parole, le principe de l’efficacité de la parole […] c’est oublier que l’autorité advient au langage du dehors, comme le rappelle concrètement le skeptron que l’on tend, chez Homère, à l’orateur qui va prendre la parole […] le pouvoir des mots réside dans le fait qu’ils ne sont pas prononcés à titre personnel par celui qui n’en est que le "porteur" : le porte-parole autorisé ne peut agir par les mots sur d’autres agents et, par l’intermédiaire de leur travail, sur les choses mêmes, que parce que sa parole concentre le capital symbolique accumulé par le groupe qui l’a mandaté et dont il est le fondé de pouvoir" (op. cit, Bourdieu P., 1982, p105 et 107) ou bien encore, "On voit que tous les efforts pour trouver dans la logique proprement linguistique des différentes formes d’argumentation, de rhétorique et de stylistique, le principe de leur efficacité symbolique sont vouées à l’échec aussi longtemps qu’elles n’établissent pas la relation entre les propriétés du discours, les propriétés de celui qui les prononce et les propriétés de l’institution qui l’autorise à les prononcer" (op. citem, Bourdieu P., 1982 p109-111).

Il va donner les différentes conditions pour qu’un énoncé soit persuasif, performatif, c’est-à-dire qu’il agisse directement sur autrui. Il faut y ajouter la première condition que nous avons mise en évidence plus haut : la maîtrise des conditions de production de son discours. "La spécificité du discours d’autorité (cours professoral, sermon,…) réside dans le fait qu’il ne suffit pas qu’il soit compris (il peut même en certains cas ne pas l’être sans perdre son pouvoir), et qu’il n’exerce son effet propre qu’à condition d’être reconnu comme tel. Cette reconnaissance -accompagnée ou non de la compréhension- n’est accordée, sur le mode du cela va de soi, que sous certaines conditions, celles qui définissent l’usage légitime : il doit être prononcé par la personne légitimée à la prononcer, le détenteur du skeptron, connu et reconnu comme habilité et habile à produire cette classe particulière du discours, prêtre, professeur, poète, etc. ; il doit être prononcé dans une situation légitime, il doit enfin être énoncé dans les formes (syntaxiques, phonétiques, etc.) légitimes" (op. citem, Bourdieu P., 1982, p111).

Pour une critique de la critique :

Il me semble que le texte de P. Bourdieu qui sert de soubassement théorique à la critique du champ journalistique sur la manière dont la linguistique postulerait encore aujourd’hui l’émergence du sens dans la liaison signifié-signifiant (tradition à la fois "structuraliste" et "référentialiste") sans prendre en compte le rôle de l’énonciation et du contexte, est fortement daté.

Travaillant moi-même sur la critique d’une certaine séduction en sociologie de concepts de linguistique comme la "théorie du marquage", j’ai pu découvrir tout un renouvellement qui me semble salutaire dans la linguistique autour des approches phénoménologiques. Pas assez structuraliste pour certains sociologues, mais très pragmatique pour le coup.

Vous pouvez vous réferer par exemple aux travaux du laboratoire clermontois LRL.

Laboratoire recherche sur le langage

Documents liés à cette « affaire » :

Bourdieu P., Sur la télévision, Emission du Collège de France, 1996


Pierre Bourdieu 1996 La Télévision
envoyé par pessias

Le Film de Pierre Carles critique de l’émission Arrêt sur images

Présentation longue (environ 25mn) par D.Schneidermann du site d’Arrêt sur images


Arret sur Images le site Daniel Schneidermann
envoyé par SachaQS

La reponse de D. Schneidermann au livre de Bourdieu in le Monde Diplomatique

Enregistrement audio de l’émission Arrêt sur images avec P.Bourdieu en invité

©Julien Tardif

Pour citer cet article

Julien TARDIF, "Arrêt Sur Images continue sur le net - L’occasion d’exhumer le débat Schniedermann - Bourdieu en sociologie des médias ", créé le 23/12/2007, http://www.polychromes.fr/ecrire/ ?exec=articles_edit&id_article=136

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Notes

[1] BOURDIEU P., Sur la télévision, Ed. Raison d’agir, Paris, 1996.

[2] BOURDIEU P., "Le langage autorisé. Les conditions sociales de l’efficacité du discours rituel", in Ce que parler veut dire, l’économie des échanges linguistiques, Fayard, 2000 (1982), p105

[3] TOZZIE M.,"animer un débat philosophique au café", in http://cafephiloweb.free.fr/cpwt/contrib/tozzi1.htm

[4] Se reporter aux expérimentations déjà anciennes de la théorie de l’inoculation de Mac Guire (1964), ou de la définition de l’argumentation comme "activité logico-discursive" de Grize (1976) dans le troisième chapitre : "parole et persuasion : les enjeux sociaux", in GHIGLIONE R., L’homme communicant, Armand Colin, Collection U, Paris, 1986.


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