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SCIENCES HUMAINES | Regard sur un concept : “La domination masculine”

lundi 28 avril 2008, par Julien Tardif

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Article rédigé en collaboration avec Jean-Louis Garac que je remercie pour son investissement à mes côtés et plus particulièrement pour l’envoi de cette belle et émouvante carte postale depuis son séjour à Paris : ce jeune homme blottit contre son teddy.

La fragilité, la nostalgie, ca se conjuge, se represente et se vit aussi au masculin

Photo de George Greg, 1995

situons cette photo dans un contexte sociologique émergent depuis quelques années que l’on pourrait nommer l’énigme contemporaine du "metrosexuel"

retenons la définition satirique de l’homme de télé et radio, David Abiker ’Au début, je croyais qu’un métrosexuel, c’était un type qui avait un sexe suffisamment gros pour le montrer dans le RER en déployant, tel un albatros, les pans de son imperméable. Je me trompais. Un métrosexuel est un type qui va au salon d’esthétique en plein samedi après-midi parce que ni sa femme ni ses filles n’ont envie de l’emmener voir un match de foot féminin. Voilà la vérité.’’ in le musée de l’homme, le fabuleux declin de l’empire masculin, Poche, 2007

Rapprochons cette énigme de l’actualité cinématographique avec la rediffusion du film argentin XXY dans les 1ères rencontres cinématographiques « d’un genre à l’autre » ainsi que l’actualité SHS de ces derniers mois et nous aurons suffisamment d’ingrédients pour revenir sur cette notion importante des sciences humaines, la "domination masculine" popularisée par l’ouvrage de Pierre Bourdieu du même nom de 1998.

Pierre Bourdieu, La domination masculine, Le seuil, Collection Liber, 1998.

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L’entrée par la sociologie bourdieusienne : violence symbolique et reproduction sociale de l’ordre sexuel

Pierre Bourdieu part du postulat que le monde est agencé d’une certaine manière, et que cette agencement se perpétue, se reproduit, plus facilement qu’il ne se bouleverse : "Je n’ai jamais cessé, en effet de m’étonner devant ce que l’on pourrait appeler le paradoxe de la doxa : le fait que l’ordre du monde […] soit grosso modo respecté, qu’il n’y ait pas davantage de transgression ou de subversions, de délits et de "folie" […] ou plus surprenant encore, que l’ordre établi, avec ses rapports de domination, ses droits et ses passe-droits, ses privilèges et ses injustices se perpétue […] j’appelle la violence symbolique, violence douce, insensible, invisible, pour ses victimes même, qui s’exerce pour l’essentiel par les voies purement symboliques de la communication et de la connaissance ou, plus précisément, de la méconnaissance, de la reconnaissance ou, à la limite du sentiment" .

Cette "violence symbolique" est inscrite dans l’ordre des choses, elle se passe de justification. La personne dominée, en raison de la "méconnaissance" de la domination qu’elle subit, finit par adopter les catégories, les schèmes de pensée, du dominant, quand elle porte des jugements sur elle-même et sur le monde. Seul le dominant a la possibilité de créer la culture reconnue par tous ; il va donc produire des idées dont une large part est destinée à légitimer idéologiquement sa domination. Les dominés interprètent le monde selon le mode de pensée produit par les dominants : "les dominés appliquent des catégories construites du point de vue des dominants aux relations de domination, les faisant ainsi apparaître comme naturelles, ce qui peut conduire à une sorte d’auto dépréciation, voir d’auto-dénigrement systématique […] La violence symbolique s’institue par l’intermédiaire de l’adhésion que le dominé ne peut pas ne pas accorder au dominant (donc à la domination) lorsqu’il ne dispose, pour le penser et pour se penser ou mieux, pour penser sa relation avec lui, que d’instruments de connaissance qu’il a en commun avec lui et qui, n’étant que la forme incorporée de la relation de domination, font apparaître cette relation comme naturelle". (op. citem, Bourdieu P., p41)

Pour Bourdieu, la violence symbolique annihile toute autonomie de la pensée, tout jugement de valeur personnel, sur ce qui touche proprement à la domination : elle contamine le plus profond de l’être dans ses schèmes de pensée, dans ses attitudes corporelles : "Il faut prendre acte et rendre compte de la construction sociale des structures cognitives qui organisent les actes de construction du monde et de ses pouvoirs. Et apercevoir ainsi clairement que cette construction pratique, loin d’être l’acte intellectuel conscient, libre, délibéré d’un "sujet" isolé, et elle-même l’effet d’un pouvoir, inscrit durablement dans le corps des dominés sous la forme de schèmes de perception et de disposition (à admirer, à respecter, à aimer…) qui rendent sensible à certaines manifestations symboliques du pouvoir". (op. citem, Bourdieu P., p46).

En ce qui concerne la "domination masculine" proprement dite, Pierre Bourdieu part de ses recherches sur la société Kabyle pour appliquer les conclusions à nos sociétés occidentales : la domination masculine constitue le principe d’une organisation matérielle et symbolique où la virilité exaltée s’oppose à la féminité reléguée dans la sphère du privé, du foyer et des affects. Le masculin, c’est le "dessus (poutre maîtresse), le dehors (champs, assemblée, marché), l’ouvert", la féminité c’est le "fermé (difficile, clôture), le dedans (maison, jardin, fontaine, bois), le dessous (le couché, pilier central)" (op. citem, Bourdieu P., p17). La prise de conscience de cette domination masculine qui s’opère notamment par le mouvement féministe, si elle remet en cause la relégation de la femme dans la sphère du privé (la femme a aujourd’hui , en France, accès à "l’instruction et corrélativement à l’indépendance économique" p97), elle n’aurait pas encore remis en cause la structuration des modes de pensée. "Les changements mêmes de la condition féminine obéissent toujours à la logique du modèle traditionnel de la division entre le masculin et le féminin. Les hommes continuent à dominer l’espace public et le champ du pouvoir (notamment économique sur la production), tandis que les femmes restent vouées (de manière prédominante) à l’espace privé (domestique, lieu de la reproduction) […] ou à ces sortes d’extensions de cet espace que sont les services sociaux (hospitaliers notamment), et éducatifs ou encore aux univers de production symbolique (champs littéraire, artistique, ou journalistique, etc.)" (op. citem, Bourdieu P. p101).

La domination masculine dans le cinéma : un exemple frappant dans le cinéma argentin - XXY -


XXY Film Trailer
envoyé par peccadillopictures

Film argentin de Lucia PUENZO (2007)

Difficile de dire ce que la cinéaste a voulu démontrer dans ce film, à moins il nous semble, que l’on centre la grille de lecture, sur la dénonciation de la domination masculine dans la société argentine. Et ce jusqu’à l’insupportable ; par la fuite hors de la communauté urbaine, d’une famille cherchant à protéger son enfant hermaphrodite, de la pression sociale de la conformité au model binaire et genré garçon-fille. On assiste à une fuite à travers bois de l’hermaphrodite, on constate le malaise du au regard des autres, et on entend le souhait exprimé de rester tranquille hors du problème que les autres semblent se créer ! L’hermaphrodisme vrai est rare et la plupart du temps réglé par une opération juste après la naissance. Dans le film les parents n’ont pas utilisé cette voie et celle ou celui qu’ils ont élevé en petite fille semble se viriliser dans sa quinzième année au détriment du côté féminin.

Or tout rappelle la place de l’attribut masculin en 3 points forts :

1-la découverte d’un jeune garçon qui ne sait pas qu’il vient de rencontrer la belle hermaphrodite du bois dormant capable de le sodomiser. Cela précipitant la découverte de l’homosexualité de ce garçon, et la découverte parallèle, on ne peut plus douloureuse, du rejet de son père qui ne voit plus qu’en son fils un homosexuel en devenir.

2-Le viol de l’intimité de l’hermaphrodite sur la plage où trois garçons la force à se dévêtir d’abord pour voir la chose de plus près et s’abandonner à leurs fantasmes, l’un d’eux s’exclamant « c’est génial d’avoir les deux sexes »…

3-le conseil que le père va demander au pompiste transsexuel qui a changé son état de femme pour celui de garçon, lui conseillant d’éviter une castration.

La domination masculine serait-elle partout ?

Ilana Löwy et Catherine Marry, Pour en finir avec la domination masculine. De A à Z, Paris, Les Empêcheurs de penser en rond/Seuil, 2007, 339 p., 20€)

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« le ton n’est pas dépourvu d’humour, et le choix de certaines entrées peut de prime abord surprendre par leur aspect anecdotique (rasoir électrique, Nouvelle Vague...) ; mais ces entrées montrent au contraire comment, derrière les aspects plus connus, se décèlent des formes plus insidieuses de construction ou exercice de cette domination. Les conditions de production et de marketing du rasoir, ou de la machine à écrire, sont ainsi un exemple du façonnement et de l’engendrement matériel des différences ainsi que de la diffusion, par les choses, de normes sociales qui ont des effets concrets (la coque du rasoir féminin ne peut être démontée, alors que celle des rasoirs masculins peut l’être, avec l’idée implicite qu’une femme ne pourra jamais réparer un rasoir, ni même envisager qu’il peut être réparé ; les machines à écrire ont été créées dans des usines de machines à coudre, ce qui amènera à transposer sur l’objet les qualités supposées naturellement féminines de minutie, de précision...et par là-même de ne pas les reconnaître comme compétences acquises et rémunérables sur le marché du travail...) ». Extrait de Liens-socio

De la « domination masculine » à l’articulation des rapports de sexe, de race et de classe dans une sociologie du politique

Nous rejoignons, Agnes Fine, dans sa fiche de lecture à cet ouvrage de Bourdieu pour marquer notre frustration qui n’a rien d’originale, face à la lecture des travaux de Pierre Bourdieu : une analyse certainement des plus fines et des plus armées au monde pour penser la reproduction des structures sociales, mais un traitement des mécanismes du changement social qui nous laisse sur notre fin.

Agnès FINE, « Pierre BOURDIEU, La domination masculine, Paris, Seuil, 1998, coll. Liber, 134 p. », Clio, numéro 12/2000, Le genre de la nation, En ligne

La manière dont Bourdieu note à juste titre qu’il ne suffit pas de « prendre conscience » des effets de la domination pour pouvoir les renverser, n’empêchera pas d’autres chercheurs et d’autres écoles sociologiques à s’attacher à mener de multiples enquêtes sur les engagements possibles des acteurs dans la critique sociale et sur les succès de cet engagement pour favoriser l’organisation collective de différents contre-pouvoirs représentés par les différents mouvements sociaux apparus au XXème siècle (conscience pacifique, écologique, mouvement de libération sexuelle…).

en écho au bel article de Jean-Louis Garac consacré aux « folles » et « travesties » ; indiquons dans les dernières parutions, l’ouvrage Jean-Yves le Talec qui nous ouvre les portes d’une sociologie du changement social par l’étude d’un mouvement subversif avec pour objectif de faire une véritable archéologie du mouvement « folle » :

Jean-Yves Le Talec Folles de France. Repenser l’homosexualité masculine, La Découverte, coll. "Textes à l’appui / Genre & sexualité", mars 2008, 336 p., 22€

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Chargé de cours et chercheur en sociologie à l’université de Toulouse-Le Mirail, Jean-Yves Le Talec a également été rédacteur en chef de Gai Pied Hebdo en 1992, responsable des éditions à Aides de 1993 à 1995 et a cofondé en 1990 le mouvement des Soeurs de la Perpétuelle Indulgence en France.

« De Zaza Napoli à Priscilla, dans les bars du Marais ou à la Gay Pride, les folles font partie de notre paysage culturel. Exubérante, provocante, flamboyante, cette figure hypervisible se tient pourtant dans l’ombre de l’homosexualité masculine et brille par son absence dans le discours des sciences sociales françaises. Seul affleure l’archétype folklorique de l’homme efféminé marqué du double stigmate de l’inversion et de l’extravagance. L’ambition du livre de Jean-Yves Le Talec est d’ouvrir ces oubliettes. Refusant de considérer les folles comme les accessoires d’une homosexualité prétendument « sérieuse », il a choisi de les replacer au centre d’une histoire des représentations de l’homosexualité en France. Il montre ainsi que les folles occupent depuis longtemps un espace social, à travers une sous-culture spécifique, le camp. Cet art de l’apparence est en pratique une forme de lien et de langage social, de résistance et de stratégie politique. L’émergence du mouvement homosexuel, puis son implication dans la lutte contre le sida, apparaissent dès lors comme une succession d’appropriations et de transformations de cette figure de la folle : un zazou sous l’Occupation, une folle de Saint-Germain-des-Prés, une Gazoline du Front homosexuel d’action révolutionnaire ou une Pom-Pom Girl d’Act Up s’inscrivent ainsi dans une même histoire de la follie. Ce parcours, depuis les années 1930 jusqu’à nos jours, redonne aux folles une vraie place au sein du mouvement homosexuel, de son histoire mais aussi de son actualité, et permet de penser sous un nouveau jour les liens entre sexe, genre et sexualité ». Source Liens-socio

En parlant des luttes du mouvement LGBTI qu’il nommait « mouvement gay et lesbien » en 1998, Bourdieu préfère à l’analyse du changement, faire une recension des risques d’essoufflement, de perdition, de « singularisation » (face aux enjeux des mouvements sociaux globaux et de toutes les minorités), pour ces mouvements subversifs, qui après avoir réussit ce tour de force magistral de déconstruire les ruses de « l’universel hypocrite » (i.e. « l’ordre hétéronormatif ») :

  se pensent le plus souvent à partir des catégories dominantes quitte à en retourner le stigmate en fierté, au lieu de créer d’autres schèmes pour se penser à partir « d’un ordre sexuel où la différence entre les différents statuts sexuels serait indifférente ».

  sapent la « base sociale » qui pourrait prolonger et amplifier le mouvement, en s’attaquant à définir toute la « diversité » derrière les pratiques homosexuelles, au détriment d’une recherche d’unité dans la lutte pour la reconnaissance de LA différence.

  Ne se sont pas totalement débarrassés des schèmes cognitifs dominants voir cherche à les amplifier (l’entretien de la « virilité », « l’attribution de rôles masculins – féminin » dans les couples de même sexe) ce qui les rend difficilement compatible avec les luttes féministes qui les accusent de « complicité avec le genre masculin ».

  Se perdent dans une lutte pour la parole publique et le « porte parole » légitime du mouvement, qui divise les dominés au lieu de les unir.

In Bourdieu P., « quelques questions sur le mouvement gay et lesbien », in La domination masculine, Le seuil, Collection Liber, 1998.

Dans la manière d’articuler pensée du changement et pensée de la reproduction sociale il faut en effet regarder du coté de l’articulation des rapports de sexes, de races et de classes, comme le propose la philosophe Elsa Dorlin

Elsa Dorlin, La Matrice de la race, généalogie sexuelle et coloniale de la nation française, Ed. La Découverte, Paris, 2006

« Au XVIIe siècle, aux Amériques, les premiers naturalistes prennent modèle sur la différence sexuelle pour élaborer le concept de « race » : les Indiens Caraïbes ou les esclaves déportés seraient des populations au tempérament pathogène, efféminé et faible. Ce sont ces articulations entre le genre, la sexualité et la race, et son rôle central dans la formation de la Nation française moderne qu’analyse Elsa Dorlin, au croisement de la philosophie politique, de l’histoire de la médecine et des études sur le genre. L’auteure montre comment on est passé de la définition d’un « tempérament de sexe » à celle d’un « tempérament de race ». Il apparaît ainsi que le sexe et la race participent d’une même matrice au moment où la Nation française s’engage dans l’esclavage et la colonisation ».

Je renvoie à une Conférence d’Elsa Dorlin en janvier 2008 Sexe, racisme et colonialisme,

disponible aussi en podcast

Durant la campagne présidentielle de 2007 Elsa Dorlin a attiré l’attention sur la récupération raciste du discours sur l’égalisation des sexes et des sexualités :

L’Identité de genre est une ressource politique dans la dernière campagne présidentielle. La récupération raciste du féminisme et de la « violence faite aux femmes » par la droite française est un constat qu’elle évoque dans une vidéo sur le site de « l’autre campagne » : pensée la problématique féministe d’emblée sous la notion de « victime » est un problème, tout comme ériger l’égalisation des sexes en occident en principe discriminatoire, dans le cadre d’une politique de l’immigration où certaines populations migrantes ne sont pas bien venues en France car elles ne respectent pas l’égalité des sexes.

La récupération raciste du discours sur l’égalisation des sexes et des sexualités

Le sociologue Eric Fassin parlera alors dans le même sens « d’instrumentalisation de la démocratie sexuelle » en précisant que la démocratie sexuelle est l’extension du domaine démocratique, avec la politisation croissante des questions de genre et de sexualité que révèlent et encouragent les multiples controverses publiques actuelles »

Source « La démocratie sexuelle et le conflit des civilisations », Multitudes 2006/3 – 26->article en ligne

voir également le lien précédent sur le site de "l’autre camapagne" où Eric Fassin intervient dans les vidéos apres celles d’Elsa Dorlin.

féminisme et sociologie morale : vers une reconfiguration du concept de "justice"

Patricia Paperman, Sandra Laugier, le souci des autres, éthique et politique du care, raisons pratiques, édition de l’EHESS, 2006.

enfin nous ne pouvions pas terminer cet article sans faire référence aux récents travaux de diffusion en France par Patricia Paperman Sandra Laugier et Pascale Molinier, des perspectives féministes anglo-saxonnes autour du concept de "care" (soin, sollicitude, souci des autres) et de la promotion d’une politique afférente

La diffusion de la théorie philosophique du "care" contribue à faire un travail de déplacement de cette activité sociale de prendre soin d’autrui, qui est le plus souvent dévalorisée par un confinement aux propriétés ontologiques du féminin et du maternant ; et donc anthropologiquement impensable dans la sphère du politique tant que ces activités sont enfermées à ce niveau de l’intimité domestique

« On comprend que toutes les activités biologiques, manger, dormir, procréer, enfanter, soient bannies de l’univers extérieur « la poule dit-on ne pond pas au marché », et relégué dans l’asile de l’intimité et des secrets de la nature qu’est la maison, monde de la femme, vouée à la gestion de la nature et exclue de la vie publique » in Pierre Bourdieu le sens pratique, p.449-450).

Ces approches font donc un travail de déplacement de ces activités de la sphère du privé vers la sphère publique se posant comme une des formes contemporaines et renouvelées de la critique d’une société androcentrée (où le masculin est le genre symboliquement dominant)

« En développant une analyse historique et sociologique des conditions dans lesquelles la sollicitude est devenue une affaire de femmes ou assignée principalement aux femmes, il s’agit pour Tronto de montrer comment une dimension centrale de la vie humaine est invisibilisée, marginalisée, dévalorisée » (P.Parpeman « Perspective féministe sur la justice », l’Année sociologique 2004, n°2, p.413-434 article en ligne.

Andro-centrisme empêchant la pleine reconnaissance du « care » à deux niveaux de l’espace public :

(1) reconnaissance de l’activité de « care » en tant que véritable compétence professionnelle celle du travailleur social et médico-social notamment, contre l’a-priori que ce travail de sollicitude et de soin se limiterait aux seules relations personnelles au niveau de la sphère familiale.

(2) et indissociablement de lui conférer un véritable statut d’une "disposition politique et morale" complémentaire à la théorie classique de la justice (John Rawls) qui elle ne fait pas de différence, reste impartiale et impersonnelle en ne pensant que l’égalité formelle en droit (tradition kantienne), la figure de l’individu « autonome » et « capable ». La Théorie de la justice classique qui néglige, oublie voire, nie, l’inégalité de fait entre les individus, ne permettant donc pas de penser la spécificité de la relation de service dans le secteur de l’activité sociale et médico-sociale : en tant que relation d’aide bien que toujours dissymétrique (position non-interchangeable du soignant et du soigné – de l’aidant et de l’aidé) s’affirmant comme un travail éthique de responsabilisation des personnes capables et autonomes envers autrui (tradition de Lévinas), un travail de soutien et de réévaluation de l’intégrité des personnes vulnérables – désaffiliées – disqualifiées. La société produisant ces nouveaux précaires (Castel - Donzelot), a donc une dette envers eux si ce n’est d’assistanat en tout cas d’engager des dispositifs de soutien et d’accompagnement vers l’autonomie pour ces personnes dans le besoin

« C’est cette expérience de l’interdépendance, des relations inégales et non choisies, de relations où la responsabilité à l’égard de la personne dépendante implique plus que des devoirs – de l’attachement aussi – qui serait à la source d’une orientation morale distincte de celle de la justice » (Patricia Paperman, in Paperman, Laugier, op.cit., 2006)

Il s’agit donc en définissant le « care », la relation de proximité, comme des ressorts possibles des dispositions politiques et morales de pouvoir prendre en considération de nouvelles approches de la « relation asymétrique », non plus uniquement comme forme de domination telle que le propose Pierre Bourdieu, et non plus uniquement sous l’angle socio-économique (comme le propose le marxisme). Mais également une asymetrie possiblement bienfaisante (la relation d’aide envers l’autrui vulnérable) et de nature socio-affective, où la prise en compte des affects devient central pour nos disciplines.

La dissymétrie sociale ne se limite plus dans une tradition marxiste aux composants matérialistes de la production des « relations de disymétries » entre les acteurs sociaux (inégalité dans la propriété privée dans les revenus économiques). Elle s’ouvre en outre sur la prise en compte des inégalités non pas tant face à la mort biologique (liée pour une grande part aux conditions sociales et matérielles d’existence) mais bien davantage à la mort sociale, quand l’individu devient invisible et insignifiant au regard d’autrui, ouvrant ainsi le questionnement sur les ressorts des mécanismes de déni de reconnaissance – rejets - humiliations, dans la production des vulnérabilités socio-affectives

cf. bibliographie sur le site de polychromes

©Julien Tardif

Pour citer cet article Julien TARDIF, "Regard sur un concept : “La domination masculine”", créé le 28/04/2008, http://www.polychromes.fr/spip.php ?article199&var_recherche=domination%20masculine.

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