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SCIENCES HUMAINES | De la croyance à l’agir créatif, pour une sociologie pragmatique des facteurs d’oppression ! Article 1/4

dimanche 2 novembre 2008, par Julien Tardif

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Article 1/4 : Une croyance athée !

A propos de la poésie, Jean-Louis écrivait récemment comme à l’accoutumé un très beau texte, je voudrais commenter particulièrement une phrase de son billet sur les « plafonds divins »

Dans la poésie « ce qui est primordial c’est que l’émotion commence et finit avec chaque individu et ne devient pas une obligation pour les autres… ».

Je souhaiterais prolonger le texte de Jean-Louis sur les plafonds divins en étudiant plus en détail les implications de cette proposition sur l’agir poétique comme solution à l’illusion de la croyance religieuse. Discussion sur l’agir créatif prolongé également dans l’entretien avec le poète – psychothérapeute et ami Fabien Berrais.

Dans un premier temps (article 1 et 2) je souhaiterai porter un regard plus synchronique sur notre époque en proposant une lecture profane de la croyance, en montrant que religion et croyance ne vont pas si logiquement de paire. Que la croyance a largement imprégnée le monde profane et temporel si l’on en croit les études en épistémologie sociale. Et ce bien avant la loi 1905 de séparation de l’église et de l’Etat et même bien avant la révolution industrielle anglaise.

Je vous proposerai ensuite de revenir sur l’entretien avec Fabien Berrais (article 3) le pouvoir d’un art présenté comme forme « d’émotion » perceptible en son fort intérieur, se posant ainsi en une forme de réconfort face à la dureté du monde (« réel ? ») et de ces sources d’humiliations. La poésie ou la musique sont souvent proposées par Jean Louis comme sorte d’excipient salutaire « sans pour autant s’imposer aux autres », contre le principe de la croyance dans le dogme religieux, qui fonctionnerait sous un mode autoritaire de communication. Je retrouverai alors l’hypothèse phénoménologique d’une multiplicité des mondes vécus, empruntée à Alfred Schutz, et de la nécessaire harmonie à trouver dans leur tension.

En conclusion (article 4) j’adopterai une posture moins pessimiste sur l’analyse de l’institution catholique en regardant au niveau des acteurs et non uniquement d’une hypostase des dogmes. Proposant une historiographie qui se dégage de la recherche des sources ou « archéologie des savoirs » foucaldien (la perception de l’église à travers le seul dogme inéluctablement et profondément homophobe, sexiste…), pour adopter une posture plus proche de la phénoménologie sociale ou de la sociologie pragmatique en tenant compte des acteurs concrets dans une sociohistoire des rapports entre institutions et mondes sociaux.

Le Rêve d’un Croyant - Salon de 1870 d’après Jean-Baptiste Achille ZO Photographie de Goupil & Cie, épreuve sur papier à émulsion, Galerie photographique no.967, 18 x 23,5 cm.

I. Le profane source nouvelle de croyance : entre obligation de croire et faire confiance

« L’épistémologie sociale est une analyse de la dimension sociale de la connaissance. Son point de départ est le constat que bien des phénomènes ne nous sont connus que par l’intermédiaire des autres et donc que la connaissance a non seulement des sources directes, celles auxquelles le sujet a lui-même accès, mais aussi des sources indirectes reposant sur la confiance ou sur l’autorité accordée à autrui. Elle s’intéresse donc aux conditions de la transmission de l’information venant d’autrui, et aux relations de confiance et d’autorité épistémiques, notamment dans le domaine des sciences »

Bernard Conein, Alban Bouvier, l’épistémologie sociale, 4eme de couverture, Collection Raisons pratiques, 2007, n°17

Le phénomène de la rationalisation du monde, ne pourra jamais tout anticiper, et éviter les actions non-logiques, (Vilfredo Pareto), qui bien qu’en poursuivant un but rationnel, nous arrivons très souvent à produire autre chose que ce qui était visé et envisagé.

Essayez d’offrir un cadeau sans arrière pensée aucune dans votre esprit, avec pour seul objectif, une marque d’affection envers votre compagne ou compagnons. Il y a une zone d’incertitude dans l’interprétation en retour, car qui vous dit que plutôt que de susciter un contentement et une belle soirée romantique en perspective, vous n’allez pas augmenter sa jalousie réagissant alors sur le mode : mais qu’est-ce qu’il a à se reprocher ! Cela dépend certainement de la fréquence à laquelle vous agissez ainsi auprès de votre ami(e), mais ce n’est pas l’objet de notre propos.

C’est un exemple « d’effets pervers » selon Raymond Boudon, qui concerne la vie de tout les jours, mais ces derniers se sont plus largement développés dans nos sociétés postmodernes, par différentes évolutions apparues de manières concomitantes ou successives depuis la révolution industrielle :

  A l’échelle de la division sociale du travail : diversification et spécialisation des activités et compétences professionnelles, apparition des cols blancs (Charles Wright Mills) avec le développement du « phénomène bureaucratique » (Max Weber), des échelons intermédiaires, comme la catégorie « cadre » qui se structure dans l’après 2ème guerre mondiale en France (Luc Boltanski).

  Division du travail dans la production des biens ou des services : la division des tâches, presque aucun métier ne maîtrise encore l’intégralité de la chaîne de production de leurs produits finis (Karl Marx). Exemple de la « manufacture d’épingle » (Adam Smith), où l’on peut diviser en 28 tâches ou gestes la confection d’une petite épingle à nourrisse.

  Le développement de l’automatisation : la machine (acteur intégralement non humain, ou hybride) prend de plus en plus part aux cotés d’activités autrefois réglées par la seule coordination d’actions humaines. On n’éteint plus le feu par une succession d’homme formant une chaîne et se passant des sceaux d’eau. La confection des seaux étant déjà un élément issu d’un savoir technique, si petit soit-il.

Le développement du « faire confiance » : une « croyance athée »

"Nous sommes potentiellement assujettis au lointain contrôle de tout le monde. Nous sommes de moins en moins à même de maîtriser par nous-mêmes la définition de ce qui n’est ou n’est pas pertinent pour nous. Nous devons prendre en compte les pertinences politiquement, économiquement et socialement imposées, hors de notre contrôle" Alfred Schutz [1]

La conséquence fondamentale de tous ces phénomènes est le développement de formes de savoirs et savoirs faire-sociaux qui reposent non pas sur une connaissance sûre et contrôlée par nous-mêmes, mais sur des mécanismes comme la « confiance » en la connaissance d’autrui, indispensable à toute coordination des actions sociales (Schütz, Luhmann, Quéré, Conein & Bouvier…). Si la connaissance technique, progresse du point de vue de la société anonyme et globale, ce n’est pas comme on pourrait l’envisager à première vue, au détriment de la fin des croyances. Si la perte en force des convictions dans les croyances métaphysiques ou religieuses, est concomitante du développement des connaissances scientifiques ; les phénomènes de croyance n’ont pas disparus pour autant, mais ont gagnés et surinvestis le monde quotidien (l’intra-mondain de Max Weber).

La confiance règne, d’Etienne Chatiliez, 2004 [2]

Par le développement d’une « anthropologie des sciences et des techniques » (Michel Callon, Bruno Latour en sociologie, Alain Wisner en ergonomie et psychologie du travail), on perçoit bien le déplacement qui s’opère : le profane est désormais devenu source de croyance, autant voir bien plus, que le sacré. Car le mécanisme du « faire confiance » en nos contemporains, et désormais bien plus répandu que le faire confiance en l’idée d’une divinité créatrice de toute vie. Si la science progresse donc au niveau globale, chaque individu particulier est quant à lui, moins, que plus assuré, dans son savoir. Il se réfugie dans le sentiment réconfortant de la « confiance » en des mécanismes socio-techniques qui, à l’échelle de l’individu sont aussi obscures, que notre ou nos anciennes divinités. Les individus agissent le plus souvent par respects des conventions, habitudes inculqués par socialisation primaire, formation professionnelle (socialisation secondaire), et tout simplement confiance en les compétences et le savoir d’autrui (Claude Dubard).

©Julien Tardif

Pour citer cet article Julien TARDIF, "De la croyance à l’agir créatif, pour une sociologie pragmatique des facteurs d’oppression ! Article 1/4", créé le 2/11/2008, http://www.polychromes.fr/spip.php ?article265.

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Notes

[1] Alfred Schütz, "Le citoyen bien informé : Essai sur la distribution sociale de la connaissance", in Thierry Blin, Phénoménologie et sociologie compréhensive, l’Harmattan, 1995 (article originale 1946), p107-135."

[2] La vie n’ayant rien prévu pour eux, ils ne lui demandent rien. C’est pourquoi Chrystèle Burrel et Christophe Gérard, malgré leur éducation inexistante et leur absence de valeurs morales, passent de place en place où ils sont employés comme domestiques avec une insouciance et une joie de vivre qui laissent rêveur. Pour eux, la vie est douce. D’autant plus douce qu’avant de se rencontrer, eux qui ne faisaient confiance à personne et ignoraient même qu’on puisse tenir à quelqu’un, se sont trouvés et n’ont pas envie de se perdre. Pourtant, il n’est pas bien malin et pas toujours fiable, son Totophe. Et lui, faut-il qu’il l’aime sa Chrystèle pour accepter qu’elle le trompe. Oui. Même chez les bêtes de cet acabit, l’amour existe. Et quand l’amour est là, la confiance règne...

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