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SCIENCES HUMAINES | De la croyance à l’agir créatif, pour une sociologie pragmatique des facteurs d’oppression ! Article 2/4

dimanche 2 novembre 2008, par Julien Tardif

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In front, oeuvre de la série les mains, oeuvre du peintre équatorien Oswaldo Guayasamin

« Ma peinture a pour but de blesser, de griffer et de frapper le cœur des gens, pour montrer ce que fait l’homme à l’encontre de l’Homme. » Oswaldo Guayasamin

Article 2 pluraliser les facteurs d’oppression :

La contribution des dispositifs sociotechniques au caractère oppressif du monde social

"Nous sommes potentiellement assujettis au lointain contrôle de tout le monde. Nous sommes de moins en moins à même de maîtriser par nous-mêmes la définition de ce qui n’est ou n’est pas pertinent pour nous".

Ces phrases du sociologue autrichien Alfred Schutz sonnent comme une sentence qui fait froid dans le dos, et pourtant il parle bien d’un monde dans lequel aucune divinité n’est en cause !

Nous avons dans l’article précédent entrevu l’interet de déconstruire le lien entre croyance et religion, pour s’interesser à ce que nous avons nommé une « croyance athée » dans le developpement d’un monde d’objets techniques qui nous entourent et qui rend ce monde de plus en plus complexe pour le circonscrire et le connaitre.

La phénoménologie sociale développée par Alfred Schutz [1] propose à travers une approche par la "socialisation de la connaissance d’identifier cette relation de confiance dans ce qui renvoie au "monde de la vie considéré comme naturel, bon et juste […] affirmations auxquelles le groupe fait confiance malgré son inconsistance".

Une propriété centrale, de la connaissance est d’être "socialement distribuée" cette perspective ouvre un "monde de l’attitude naturelle" dans lequel on ne questionne pas la définition des choses, la réalité de ce qui est tenu pour vrai. A coté de cette attitude que nous pratiquons tous mais pour des sujets differents il y des connaissances plus stabilisées, par la maîtrise concrète que tout individu fait dans des champs d’expériences particuliers et limités.

Un exemple à partir de la société industrielle et du service public "d’électricité" : un ménage trouvera légitime de payer ses factures d’électricité car l’entreprise fournisseuse d’électricité lui apporte un service important jugé "bon et juste" de son point de vue : que la famille puisse bénéficier de l’éclairage et du chauffage. Ce ménage peut alors s’arrêter là dans la connaissance de ce qu’est l’électricité. Mais s’il s’avère que ce ménage est porteur d’une autre caractéristique, d’être des militants écologistes, ce dernier définira autrement ce qui lui semble « bon et juste ». Il mobilisera d’autres connaissances, plus fines, venant butées sur celles des bons parents se souciant seulement de fournir l’électricité et l’éclairage à leurs enfants… Cette « famille écolo » développera des connaissances sur les choix énergétiques des Etats, notamment celui du nucléaire pour la France, avec une analyse de ce qui est « bon et juste » déplacé sur des considérations de préservation de l’environnement pour les générations futures… Ils argumenteront sur ce concept de « décroissance » que l’on a présenté à l’occasion de la visite du village italien Torri Superiore

Blog des lycéens de Saint-Brieux

Blog qui présente les différentes actions menées par des élèves du lycée St-Pierre, à Saint-Brieuc, pour sensibiliser les gens au développement durable.

"Seule une infime parcelle de connaissance est claire, distincte et consistante par elle-même. Cette parcelle est entourée de zones dont les gradations sont diversement vagues, obscures et ambiguës. Il y a ensuite des zones où les choses sont acceptées telles quelles, croyances aveugles, suppositions gratuites, dans lesquelles on se bornera à faire confiance. Et enfin, il y a des régions d’ignorance totale" (Ibid, p.203).

A cette distribution sociale de la connaissance s’ajoute le caractère double des "pertinences" , "intrinsèques ou imposées" : "plus l’Autre devient anonyme et moins sa place dans le cosmos social est vérifiable pour le partenaire, plus la zone de pertinences intrinsèques communes diminue et plus celle des pertinences imposées croît. L’extension de l’anonymat réciproque des partenaires est cependant caractéristique de notre civilisation".

L’essentiel à retenir ici, est qu’un pan entier de nos assertions sur le monde, de nos manières d’être au monde, sont basées sur des connaissances socialement approuvées non questionnées, hors de nos expériences quotidiennes et donc invérifiables pour nous, mais auxquelles nous faisons "confiance".

L’interet d’une sociologie des sicences et des techniques comparée à une sociologie de la déviance (Becker) ou du stigmate (Goffman) est d’intégrer à l’analyse des facteurs d’oppression le rôle joué par les acteurs non humains - ces fameux objets techniques.

Un exemple de frustration qui ne dépend pas des seules relations interpersonnelles, mais de tout l’enchevêtrement des éléments socio techniques, est bien celui du retard des trains. Or qui pourrait soutenir que les retards de trains ne sont pas des sources de frustration pour les usagers, et que ces sources peuvent être imputées à la responsabilité d’un quelconque acteur humain aisé à identifier. Même dans les cas dits « d’accidents de personne », on pourrait alors en effet questionner ce qui est à l’origine des idées suicidaires de la personne qui s’est jetée sous le train, et continuer à remonter la chaine des personnes et dispositifs sociaux techniques impliqués (échec amoureux, conflits professionnels…).

je renvoie au livre D’Ulrich Beck, la société du risque [2]

Revue Sciences Humaines, numero automne 2008 consacrée au malaise au travail Lien Revue SH

Sur les phénomènes et ou sentiments d’insécurités, de frustration, tous ne sont donc pas causés par des relations interpersonnelles, et on peut même aller plus loin : les faits d’incivilités ne sont pas uniquement imputables à des relations interpersonnelles, à des responsabilités individuelles bien identifiables. La société à laquelle s’est mêlé depuis des siècles tout un tas d’acteurs non humains et hybrides a aussi sa part de responsabilité notamment lorsque la technique se mêle de la manière dont on doit en terme institutionnel et parfois même scientifique, décrire et qualifier les personnes humaines. Je pense par exemple aux débats actuels en sciences sociales, de savoir s’il est indispensable d’équiper l’outillage statistique français, de la variable origine ethnique, dans les enquêtes sur les discriminations (débat mené notamment par le CRAN, conseil représentatif des associations noires [3]). Les contradicteurs d’un camp comme de l’autre trouveront toujours à se disputer sur la manière la plus juste de qualifier les gens, et pas uniquement dans les ouvrages scientifiques, mais aussi dans les scènes les plus ordinaires de la vie sociale. On peut donc s’intéresser à la manière dont des choix technologiques contraignent les agents d’une profession à développer tel ou tel comportement qui peuvent apparaître pour des non-initiés, tout ceux qui n’appartiennent pas à cette « communauté humaine » des agents de la SNCF (dixit un cahier des charges d’une association de travailleurs sociaux, ADSEA06 pour intervention dans les transports ferroviaires), comme aberrants, non appropriés, illégitimes. Beaucoup de ces pratiques devenant des routines de la profession prennent appuies sur des « arguments d’autorité », c’est le cas de l’argumentation tautologique « la règle c’est la règle », souvent opposée à ce qui ne se conforment pas aux usages de coutume, dans les interactions quotidiennes et qui est source inépuisable de frustration, pour ceux qui y sont confrontés, bien plus que de solutions efficaces pour la régulation des disputes ordinaires autour de la civilité (Carole Gayet) [4].

On voit donc à quel point il peut être riche de réemployer le registre anthropologique poussiéreux, des communautés, traditions, croyances, opposition sacré-profane, avec toute la prudence nécessaire et acquise, du siècle de déconstruction des théories évolutionnistes, raciales, eugénistes et essentialistes, que nous venons de quitter ; et ce pour les réinvestir au XXIème siècle, et réévaluer leur pertinence aux regards des travaux contemporains sur les diverses modalités que prennent les formes de liens sociaux.

Un accident, le 22 octobre 1895, fit traverser la façade par une locomotive à vapeur d’un train Granville-Paris, train dont le freinage à main (freins à air comprimé de la société Westinghouse) était défectueux. C’est de cet accident qu’il est question dans la chanson de Jacques Dutronc, Il est cinq heures, Paris s’éveille

je vous recommande la lecture des travaux de Ian Hacking [5], philosophe canadien qui propose une philosophie de l’histoire des concepts comme le trauma. Il relie l’apparition des "traumas" (au premier sens du mot avant que la psychanalyse ne s’institutionnalise) à l’emergence de l’industrie du chemin de fer au XIXème siecle. Il analyse ainsi l’effet des objets techniques sur l’évolution des concepts dans le corps médical

« l’histoire officielle des névroses traumatiques si on les fait remonter aux accidents ferroviaires est elle même quelque chose comme un metamythe sur le pouvoir du chemin de fer à changer la vision que le XIXeme portait à la fois sur le monde matériel et la vie de l’esprit. Le chemin de fer créa l’accident. Il lui donna toute sa signification moderne. Cet hasard sans cause apparente, de nature mauvaise. Il y a des blessures manifestes (les os fracturés sur le coup jusqu’aux décès directs). Il y a les lésions traumatiques des vertèbres cervicales (mal de dos) qui surviennent seulement quelques jours plus tard. Les accidents de chemin de fer avaient rendu courant le railway spine, blessure à la tête jointe à une commotion cérébrale [...] Jadis [avant Freud] le mot trauma était un terme de chirurgie (un centre traumatologique soigne les effets immédiats des accidents) on traite les hémorragies, fractures.... Mais rare sont ceux aujourd’hui qui utilisent le trauma en ce sens »

Quand le cinéma s’en melle ...

Métropolis de Fritz Lang 1925

Chaplin les temps modernes, 1936

Conclusion provisoire ... se déprendre de la tentation de la « concurrence victimaire » :

Le monde social profane implique donc des modalités d’accès à la connaissance d’une nature proche de la croyance religieuse non en des choses inexplicables, mais en la confiance en des objets hybrides, et dont personne ne maitrise tout le réseau sociotechnique qui l’entoure. Nous avons donc pu découvrir une théorie des « effets pervers » qui explique les conséquences néfastes de cette « obligation de croire » dans des « arguments d’autorités » et de faire confiance, indépendamment du contenu religieux ou scientifique de la connaissance échangée.

Cette théorie des effets pervers, vient expliquer la frustration sociale jusqu’à la plus extrême des violences (le suicide ou le meurtre) qui survient plus largement en bout de chaîne lorsque nos attentes sont maintes fois déçues, ou lorsque notre confiance en autrui est maintes fois trahie.

Premier élément conclusif ne faisons donc pas de l’institution catholique une exception dans les analyses des logiques de domination ou d’oppression sociale, qu’il faut enchevêtrer pour reprendre l’expression de Judith Bultler.

Quelle soit une spécialisation d’un individu dans un combat humaniste, certes, mais n’oublions alors surtout pas en chemin que l’indignation, contre les potences réservées aux sorcières du moyen-âge et aux sodomites et contre tous les meurtres homophobes qui continuent à se perpétuer de manière intolérable aujourd’hui, ne doit pas faire oublier que l’accident, dont on parlait tout à l’heure, est lui aussi lié à des logiques oppressives tout aussi puissantes mais plus contemporaines - l’idéologie libérale de la surproductivité entrainant souffrance au travail."

La pédagogie punitive avec d’immenses dégâts sociaux dont les médias semblent récemment découvrir les conséquences avec le suicide des personnes incarcérées est un autre exemple (Roland Coenen) [6] . Nous rejoignons alors Judith Butler dans sa démonstration de l’enchevêtrement des modes d’oppressions, ce qu’elles nomment « l’enchevêtrement du genre » pour l’étude des oppressions faites aux femmes, qui ne sont pas sans lien avec les oppressions des étrangers (traitement des personnes de couleur), et des nouveaux pauvres qui travaillent sans atteindre le seuil de pauvreté (traitement des personnes modestes et précaires). L’exemple le plus parlant étant la situation des fournisseurs de soins du type garde d’enfant, pressing, hôtellerie, dans les pays occidentaux qui sont souvent des femmes étrangères exploitées économiquement (Elsa Dorlin) [7]

La nourrice au début du XXème caractérisait déjà l’immigration mais intérieur à la France, la description de la femme réduite à son rapport productif et maternant est éloquante !

« En 1908, les nourrices originaires de Bourgogne ou de Bretagne sont très appréciées [...] longtemps, la profession n’a guère été réglementée : un certificat de moralité rédigé par un curé, une réputation assise sur le bouche à oreille, une allure digne, une poitrine féconde… et les bébés affluaient en masse. […] Le choix de la nourrice est souvent un choix d’homme. Les Bretonnes (surtout celles de Saint-Brieuc), les Bourguignonnes ou les Nivernaises sont plus appréciées que les autres pour la qualité et l’abondance -dit-on - de leur lait. La “sagesse populaire” prétend que les brunes supplantent les blondes sur ce point et qu’il faut à tout prix éviter les rousses (trop ardentes en amour et risquant donc d’être distraites par le premier homme venu). Le maître de maison veille à choisir une femme gaie mais point trop jolie afin de ne pas faire d’ombre à son épouse. […] Les ouvriers sont moins exigeants -ils n’ont guère le choix - et continuent à confier leurs nouveau-nés aux femmes des campagnes »

Source Blog lemonde.fr

©Julien Tardif

Pour citer cet article Julien TARDIF, "De la croyance à l’agir créatif, pour une sociologie pragmatique des facteurs d’oppression ! Article 2/4", créé le 2/11/2008, http://www.polychromes.fr/spip.php ?article266.

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Notes

[1] Alfred Schütz, Le chercheur et le quotidien, phénoménologie des sciences sociales, Paris, Méridiens Klincksieck, 1987 Alfred Schütz, "Le citoyen bien informé : Essai sur la distribution sociale de la connaissance", in Thierry Blin, Phénoménologie et sociologie compréhensive, l’Harmattan, 1995 (article originale 1946), p107-135."

[2] Selon U.Beck, nous passons d’une société industrielle, où le problème central était la répartition des richesses, à une société centrée sur la répartition des risques. Autrement dit, le risque n’est plus une menace extérieure, mais bien un élément constitutif de la société. Les risques apportés par la civilisation ont pour caractéristique qu’ils se dérobent à la perception tant physique, géographique que temporelle. Le risque est d’une nature nouvelle et entraîne une redéfinition de la dynamique sociale et politique en devenant un critère supérieur à la notion de répartition des richesses, qui structurait jusque là notre société capitaliste Source : Nathalie Beau http://www.parutions.com/pages/1-6-63-3963.html

[3] Mesurer les discriminations pour pouvoir les combattre par Louis-Georges Tin, site de l’autre campagne, http://www.lautrecampagne.org/article.php ?id=70

[4] Carole Gayet-Viaud, L’égard et la règle. Déboires et bonheurs de la politesse entre inconnus, thèse de doctorat en sociologie, soutenue en 2007

[5] Ian Hacking l’âme réécrite, étude sur la personnalité multiple et les sciences de la mémoire, institut synthélabo pour les progrès de la connaissance (édition originale 1995).

[6] Roland Coenen, Eduquer sans punir, Une anthropologie de l’adolescence à risques, Edition Eres, 2004.

[7] Elsa Dorlin, "Dark Care : de la servitude à la sollicitude", in Paperman P. Laugier S., Raisons pratiques n°16, le souci des autres, éthiques et politiques du care, Edition des hautes études en sciences sociales, Paris 2006.

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