POLYCHROMES

TOUTES LES CULTURES LGBT : ARTS VISUELS - PRATIQUES ARTISTIQUES - SPECTACLES VIVANTS - CHORALE - SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES - LITTERATURE - DECOUVERTE DU PATRIMOINE


SCIENCES HUMAINES | De la croyance à l’agir créatif, pour une sociologie pragmatique des facteurs d’oppression ! Article 3/4

mercredi 6 janvier 2010, par Julien Tardif

Toutes les versions de cet article :

  • français

Pour une contribution aux articles sur la religion et l’art sur Polychromes, dans une perspective sociologique... la suite !

Article 1 : une croyance athée !

Article 2 : pluraliser les facteurs d’oppression

Article 3 : comment résister ?

« Résister à sa famille, à l’oppression, au pouvoir. Ce destin est grave, je vous l’accorde. C’est celui du Christ qu’on cloue sur la croix parce qu’il résiste à la police romaine », Jean Cocteau, Poésie Critique II, 1960.

« Ce n’est point ma faute si le corps humain ne peut résister trois jours sans boire. Je ne me croyais pas prisonnier ainsi des fontaines », Antoine de SAINT-EXUPERY, Terre hommes, 1939, p. 237.

Nous en sommes à ce point de notre argumentation :

Nous avons dépassé le couple croyance et religion pour se déplacer à l’appui d’une sociologie de la connaissance au délà d’une sociologie des religions. Nous avons découvert différents modes de diffusion de le connaissance (confiance vs autorité) indépendamment du contenu du message transmis (religieux vs profane). (Article 1)

Nous avons ainsi pu pluraliser les facteurs d’opression en s’interessant par exemple à la souffrance au travail dans les sociétés capitalistes, et ainsi promu une analyse critique qui se défait de la logique de la concurrence victimaire, de la recherche vaine du monopole de la souffrance légitime... (Article 2)

Je vous propose de passer à ce que l’on pourrait qualifer à partir de la notion de « résistance » : comment résister à l’oppression ?

Nous ne discuterons pas ici d’action collective engagée dans un mouvement politique (écologiste, féministe, Lesbien, gay, bi, trans, défense des victimes...), ou de ce que Gérard Mauger [1] qualifie à propos des "émeutes de banlieue" de 2005, de "révolte protopolitique", c’est à dire d’une action d’une partie d’une génération engagée consciemment contre l’injustice de l’ordre social mais absolument pas coordonnée dans l’emploi à la fois concerté et légitime des façons de protester (grève, pétition...)

Je vous propose plutôt de revenir sur l’entretien dans les colonnes de Poly avec Fabien Berrais auteur d’un recueil de poésies, pour étudier l’art, comme support de résistance face à la dureté du monde.

La poésie ou la musique sont en effet souvent proposées par Jean Louis comme sorte d’excipient salutaire « sans pour autant s’imposer aux autres », contre le principe de la croyance dans le dogme religieux, qui fonctionnerait sous un mode autoritaire de communication.

C’est également l’intention qui me semble motiver l’ouverture pour cette rentrée 2010 à Polychromes d’un atelier de créations littéraires avec les premières contributions de Jean-Louis et de Stéphane

Je retrouverai dans cette contribution le sociologue autrichien Alfred Schutz avec l’hypothèse phénoménologique d’une "multiplicité des mondes vécus", et de la nécessaire harmonie à trouver dans leur tension.

La « créativité de l’agir » comme résistance à l’oppression du monde social :

« Pour Hans Joas, la société n’est pas le lieu où s’exerce certaines déterminations unilatérales et parfois des plus frustes, qu’elles soient causale ou d’ordre téléologique, qu’elles relèvent de l’utilitarisme ou de l’application des normes de la moralité. Pour lever ces fausses et pesantes évidences, qui n’étaient pas forcément celles des fondateurs ni des meilleurs auteurs de la discipline, et pour résoudre en un modèle nouveau les apories dans lesquelles « les deux modèles dominants de l’action rationnelle et de l’action à visée normative » (p. 14) l’avaient engagée, Joas porte l’attention sur un fait à ses yeux fondamental : la société est le lieu des actions humaines. De toutes dimensions et de toutes portées, mettant en œuvre la psychologie, le sens des valeurs, les interactions entre les sujets individuels et les groupes humains, et sollicitant toutes les disciplines qui ont trait à l’homme, ces actions structurent la société. Si l’agir humain ne peut se rapporter à des déterminations unilatérales posées comme des causes ou comme des fins, les unes et les autres articulées de manière simple, c’est que cet agir est créatif » (Pierre Campion) [2]

Si je dois choisir ce qui retient le plus mon attention dans l’interview de Fabien Berrais sur le site de Polychromes, par rapport à mes réflexions personnelles, cela serait de problématiser la notion de « monde » qui me semble centrale et de sa pluralité (la notion de « monde gay » est utilisé dans les questions de Jean-Louis). Cet interview porte sur le monde de « l’intime », le monde gay étant une partie de ce monde plus global de l’intime. Il est question en effet dans cet interview de l’expression, du vécu, par la médiation d’un « journal intime » et la façon dont on couche sur ce support une « personne secrète »…

Un autre « monde » est également évoqué indirectement, le monde social ou public ( « dépassement de ce monde », « monde extérieur »). Il est dépeint comme anxiogène.

La notion phénoménologique de « monde » et de sa « multiplicité » est une perspective développée par les phénoménologues en philosophie ou sociologie je pense surtout à Alfred Schutz [3], à son article les « réalités multiples »

« Dire d’une chose qu’elle est réelle signifie qu’elle se pose, en une relation à nous. Notre impulsion première est d’affirmer la réalité de tout ce qui est sans contradiction. Il existe une infinité d’ordres de réalité avec chacun un style d’existence particulier, "sous-univers ».

« Tout ce que rien ne contredit est ipso facto objet de croyance et posé comme la réalité absolue » (William James).

« Si je ne fais que rêver d’un cheval ailé, mon cheval n’interfère avec rien d’autre et n’a pas à être contredit » (William James)

Or pour A. Schutz, « le monde du travail dans la vie quotidienne est l’archétype de notre expérience de la réalité. Toutes les autres provinces de signification peuvent être considérées comme leurs modifications » (Schutz, 1987, ibid.).

Dans l’entretien avec le poète Fabien Berrais il est proposé une relation (en tension) entre ces différents « mondes » : il est question notamment
- du risque suicidaire
- du caractère « exultoire » de l « apprivoisement » de son « monde intérieur » par la médiation de la poésie afin de faire face à la dureté du « monde extérieur »
- le passage du bouillonnement du monde intime comme handicap, à la maitrise progressive de la force intérieure par l’effet de l’âge et de la prise d’assurance

La multiplicité des mondes et leur mise en tension s’exprime aussi dans la notion de « société [ou] d’ époque paradoxale », de « décalage », d’« excentricité », de « conjonction des opposés » où l’intimité est vue comme une « part d’ombre »...

De la réalisation par son agir créatif personnel au positionnement nécessaire dans un groupe social d’appartenance !

Recentrons alors le propos sur le « monde gay » et la possibilité de s’entendre autour de sa signification pour tenter d’approcher par la phénoménologie d’Alfred Schutz, ce que l’on disqualifie d’emblée en appelant habituellement au démon du communautarisme : quelle est donc la réalité du « monde gay » et sa consistance ? Comment nous engageons-nous (nécessairement mais tous à sa manière ?) auprès de ce monde ? Il s’agit de préciser la manière dont on se construit à son contact ou à son rejet (partiel ou total) et plus largement ce que la perception du monde à partir de son orientation sexuelle permet, produit.

C’est donc l’hypothèse que pour nous il existe un « monde gay » mais que pour nous (homosexuels vs hétérosexuels) il a une importance dans notre structuration psychique et encore que pour nous (en tant que personne non réductible à la qualification d’homosexuel) Il prend une coloration qui nous est propre et il interagit de manière tout aussi personnelle avec nos autres engagements dans les mondes, professionnel, familial, affectif...

Il s’agit alors de travailler à une enquête sur la manière dont chaque homosexuel construit une représentation qui lui est propre et comment cette représentation s’articule à une « conscience collective » de ce(s) « monde(s) gay » ? Quelle forme de partage est possible autour de l’expression « monde gay » ? Cela me semble une manière de problématiser l’orientation qui je crois, nourrit nos échanges au sein de Polychromes depuis les premiers textes sur le site. Une orientation qui est au fondemment même de l’objet de l’association.

"Notre but est de promouvoir la culture sous toutes ses formes par ou pour les personnes Lesbiennes, Gays, Bi ou Trans en s’ouvrant sur l’ensemble de la société et, par là-même, diffuser l’identité positive et assumée de l’homosexualité et des questions de genres" (Statuts de Polychromes).

Un début de réponse à cette question, serait de prendre en compte la nécessité de tout être humain de se sentir reconnu dans sa particularité et jamais humilié. L’humiliation ne devant pas être entendue comme un concept s’appliquant en priorité à ce qui définit un individu en tant qu’être unique, mais d’abord à ce qui permet de le comparer aux autres, en le définissant comme appartenant à un groupe social. Il s’agit alors pour le « monde gay » du souci premier que le critère de l’orientation sexuelle ne soit pas un objet d’humiliation et de dénis de reconnaissance par la société globale.

c’est un des apports majeurs de la philosophie de l’israélien Avishai Margalit :

"j’ai l’intention de démontrer que le critère qui justifie vraiment le respect de soi-même est principalement de l’ordre de l’appartenance et ne relève qu’à titre secondaire de la réalisation. Un exemple de ce genre de critère est l’appartenance à un groupe qui n’exige rien d’autre que d’être dans ce groupe, alors qu’être un membre prototypique du groupe constitue une réalisation. Être irlandais relève d’une question d’appartenance, mais être un bon Irlandais constitue une réalisation. Un critère qui justifie le respect de soi-même peut être un critère de réalisation dans un sens dérivé, mais il doit être un critère d’appartenance selon son sens premier"

(A. Margalit, la société décente, Climat 1998) [4]

Mais le partage d’une identité commune "gay" à voir respectée rencontre des tensions de l’intérieur même pour les personnes qui la vive, car il se pluralise à son tour. L’intitulé LGBTI (Lesbien Gay Bi Trans Intersexe) nous le rappelle furieusement. Il nous rappelle à un devoir de symétrisation de tous les combats encore à mener dans le domaine des genres et des sexualités. En substance il s’agit de ne pas reproduire la domination masculine au sein même du « monde LGBTI ». [5]

C’est bien la pathologie de la peur de l’autre et encore une fois les mauvais tours de la concurrence victimaire, qui viennent sinistrement se loger au cœur même du « monde LGBTI » quand certains gay (je ne les accuse pas) dans leur façon de vivre l’homosexualité, exprime plus ou moins secrètement/timidement le dégout de la « folle » qui exacerbe une féminisation ou une hybridation (ni masculin ni feminin) de l’hexis corporel et expressif. Ils se retrouvent alors avec d’autres, dans l’impossibilité de se sentir concerné par l’appartenance sociale revendiquée publiquement de "gay". Ils la perçoivent par le seul prisme de la « folle attitude », qui se trouve leur faire violence au lieu de les soutenir dans leur acceptation de leur sexualité / homosocialité. [6]

Il s’agit donc alors de travailler aussi à pluraliser les représentations de la dite "homophobie"ou "LGBTIphobie" qui, ramassée dans un seul terme fourre tout, va de l’homosexuel désabusé dénonçant le jeunisme qui attaque ses contemporains gay (comme hetero !), au "folophobe" plus ou moins irrité de tout à l’heure, jusqu’à la vision pathologique parce qu’humiliante au sens d’Havishai Margalit. Pour cette dernière, le monde LGBTI apparait comme le parangon d’une sorte de pot pourri de feuilles d’obscénité, de débauche, et de perversion.

In front : Hedwig, héroine du Film, « Hedwig and the Angry Inch »de John Cameron Mitchell

Pour conclure cette perspective sur l’agir créatif et sur la multiplicité des mondes psychiques et sociaux et mon invitation à les penser en relation, affirmons avec Fabien Berrais que nous sommes « diamant aux multiples facettes », où notre Moi est enchâssé dans de multiples engagements professionnels, familiaux, affectifs… [7] où l’on :

-  ne s’y exprime pas de la même manière : ce qui unit des familiers est très souvent incompréhensible pour des anonymes ;

-  on n’y cherche pas les mêmes bienfaits : le réconfort par exemple est rarement un bienfait que l’on va chercher dans le monde public et il est d’ailleurs un signe de la tension entre les monde familier et public ;

-  on ne les vit pas avec le même degré de contrainte on n’y accommode pas la valeur de liberté de la même façon : la famille on ne la choisit pas, le travail un peu plus, le choix est plus entier encore pour les amis et la personne avec laquelle on partage sa vie, quoi-que ... mais c’est une considération qui nous déporte ailleurs, vers les études sur l’homogamie sociale, et que l’on terra donc ici...

©Julien Tardif

Pour citer cet article Julien TARDIF, "De la croyance à l’agir créatif, pour une sociologie pragmatique des facteurs d’oppression ! Article 3/4", créé le 06/01/2010, http://www.polychromes.fr/spip.php ?article267.

Copyright © Tous les textes et fichiers multimédias présents sur Polychromes.fr sont la propriété de leurs auteurs ou des maisons d’édition et sont protégés par copyright. Si un auteur ou une société accréditée désirent s’opposer à la publication de ses textes, il lui suffit de nous contacter pour qu’ils soient supprimés.

Notes

[1] Gérard Mauger, l’émeute de novembre 2005 , une révolte protopolitique, Du Croquant, 2006

[2] Pierre Campion, Au carrefour de la sociologie, de la philosophie et de la poétique Hans Joas et les métaphores de l’agir, article en ligne.

[3] Schütz A., Le chercheur et le quotidien, phénoménologie des sciences sociales, Paris, Méridiens Klincksieck, 1987

[4] pour plus de détail sur ces perspectives de recherche, cf. bibliographie sur le site autour des travaux d’Axel Honneth, d’Avishai Margalit, de Bernard Conein…bibliographie en ligne.

[5] Voir sur Polychromes l’article domination masculine.

[6] Je vous renvoie vers la présentation de l’ouvrage de Jean-Yves Le Talec, Folles de France repenser l’homosexualité masculine, la découverte, 2008 et un autre article de Jean-Louis Folles-Travestis ou l’origine du monde gay contemporain.

[7] Pour une sociologie contemporaine des engagements pluriels, je renvoie à l’ouvrage de Laurent Thévenot, L’action au pluriel : sociologie des régimes d’engagement, Paris, La Découverte, 2006.


RSS 2.0 [?]

Espace privé

Site réalisé avec SPIP
Squelettes GPL Lebanon 1.9