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ARTS VISUELS ET SCIENCES HUMAINES | Holding Trevor - filmer la jeunesse ordinaire

lundi 17 novembre 2008, par Julien Tardif

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« Au lieu d’admettre que le bonheur est un art de l’indirect qui n’arrive ou n’arrive pas à travers des buts secondaires, on nous le propose comme un objectif immédiatement accessible, recettes à l’appui »

Pascal Bruckner, La tyrannie du bonheur, Livre de Poche, 2002, p.69

bande annonce américaine du Film, Holding Trevor, 2007


HOLDING TREVOR FILM TRAILER
envoyé par peccadillopictures

Holding Trévor est un Film indépendant qui a un coté amateur dans la technique cinématographique au niveau du cadrage et du choix assumé de filmer uniquement des personnages ou des plans de groupes en discussion

Il y a une scène ou deux cinématographiquement intéressantes, notamment une scène qui revient à trois reprises comme une thérapie à soumettre à un psy comportementaliste et cognitiviste : un déchaînement de cris cathartiques du heros dans sa voiture à l’arrêt en train de se faire mousser par le laveur automatique d’une station service, manière pour le héros de passer ses nerfs...

Je ne sais pas s’il faut y voir une allégorie sexuelle vu la mousse qui inonde la vitre ! Idem pour le jet de produit essuie-glace dans une autre scène du film.

Bref c’est un film que je qualifierai de sociologiquement et psychologiquement abouti, comme on dirait d’un chanteur qu’il est un chanteur à texte sous entendu sans voix !

Rien à voir du coup avec l’aboutissement technique et filmique de « Short Bus » ; A ne pas s’y tromper donc car vous retrouvez l’un des acteurs clef de « Short Bus » dans ce film, celui qui était chanteur avant d’être connu aussi désormais comme acteur : Jay Brannan

Mais ambiance et choix cinématographique se tiennent bien dans ce projet sociologique de filmer une communauté de vieux adolescents refusant de grandir !

Le scénario ne présente en aucune façon la vie professionnelle ou familiale de ces jeunes, il choisit plutôt de décrire les instants d’une vie autour de la drogue, du sexe et de l’alcool, des discussions d’ados plus ou moins profondes… On sait juste que le héros Trévor, bosse dans un standard téléphonique d’une entreprise (commerciale il me semble) mais c’est seulement suggéré pour asseoir ce qui pourrait être une énième description d’une lecture misérabilisante d’une jeunesse américaine sans repère et anomique*, à la manière de Ken Park (2003).

Or il n’en est rien ! On se rapproche plutôt de la série « Clara Scheller » la légèreté en moins, style trentenaire attardée qui n’arrive pas à faire de choix et à s’engager. professionnellement et sentimentalement !

La légereté en moins, car toute l’intrigue nous amène peu à peu à découvrir deux drames : la toxicomanie et le Sida, qui complexifient nettement la lecture de l’adolescence contemporaine.

Ces deux drames s’immiscent dans cette communauté qui n’a jamais été en paix de la première à la dernière minute du film. Ces drames poussent chacun de ces jeunes gens à trouver, le mode de communication en soi-même et vers l’autre dans une société contemporaine décrites par ces risques et non plus par son insouciance.

Se comprendre pour s’accepter et s’aimer, par le jeu d’essais et d’erreurs répétés est tout le propos du film ! Se comprendre et s’accepter tous ensemble dans une vie en communauté qui n’a rien de futile ou d’attardée.

C’est le personnage de Trévor, qui catalyse toute la complexité sociologique d’être adolescent au XXIème siècle !

Le très beau Trévor joué par Brent Gorski, également scénariste de ce film avec son visage d’ange, ses expressions tout simplement envoûtantes, est-ce le jeu du comédien ou celui de dame nature ?.

Ce sont surtout les égarements de son personnage, ses souffrances, sa difficulté d’être un jeune homme autonome responsable et bien dans ses chaussures qui sonnent magistralement juste !

Or cette difficulté à tout simplement « être », est liée à la sollicitude qu’il ne peut s’empêcher d’avoir pour son premier mec toxicomane. Ce dernier se laisse mourir d’une rupture impossible à assumée d’avec Trevor et, compense dans la dépendance à la sensation miroir du bien être, produite par la drogue, son seul réconfort, qui le conduira peut être à la mort

Le psychothérapeute Roland Coenen décrit ainsi la distinction entre les émotions positives, cette clef socio-neuronale du bonheur et les sensations positives, ce mirage du bien être des comportements addictifs :

« La différence entre émotions et sensations est fort simple : les émotions positives suscitées par la représentation mentale « maman » sont inscrites en de nombreux réseaux neuronaux associés, et participent à l’équilibre constant des forces positives du cerveau. La représentation « maman » participe en tout instant à la production « durable » d’une partie des émotions positives, et donc à une partie de la santé mentale. La sensation positive que procure l’alcool ou le cannabis est, par contre due à l’activation artificielle du circuit de récompense et de l’axe motivationnel. Cet effet positif ne sera « pas durable » et s’éteindra dès que le produit aura terminé son action. En somme, les sensations positives des drogues vont réanimer les effets psychiques positifs combattre un instant les émotions négatives, les mémoires difficiles. et la mauvaise image de soi. et puis les faire revenir en force dès la cessation de l’effet hédonique ».

Source : Roland Coenen, des solutions concrètes pour la délinquance, Journal du droit des jeunes, Eduquer sans sanction, juin 2008

Lire aussi Roland Coenen, Eduquer sans punir, Une anthropologie de l’adolescence à risques, Edition Eres, 2004.

A l’arrivé d’Ephram, le film bascule de l’image de la société du risque, de jeunes, que certains diraient décérébrés et destroy, les jeunes typiquement suivis par un psy, un medecin, ou un éducateur souvent les trois à la fois… vers une autre lecture du social par l’émergence d’une société où prime la valeur du lien social avec le triptyque DON-DETTE-CONTREDON incarné par le don d’amour d’Ephram envers Trévor. Trévor est rongé de l’intérieur, certainement par ce sentiment de culpabilité vis à vis de son ex. Il n’arrive plus à vivre, à aimer, surtout quand cet homme providentiel Ephram, surgit d’un couloir d’hôpital où est pris en charge le toxicomane… il se révèlera bien assis professionnellement (médecin), beau, attentionné, aimant, Mais tout don engage dans une dette et un contre don. Or pour Trévor la dette revient à assumer « l’image imparfaite de soi » en se coupant de son passé, pour mieux accepter ce que ce monde peut lui offrir plus égoïstement comme projet de vie, plus gaie et plus stable, dans d’autres bras.


Bisou gay : Holding Trevor
envoyé par GayClic

Ce film déplace l’analyse de ce qui menace tout un chacun pour la complexifier ! Il ne s’agit pas ici de décrire une société dévorée par la consommation capitaliste, ou une société sans aucun égard pour notre environnement écologique mais une société de l’injonction aux « bons sentiments » ! Certains parleraient de diktat des bons sentiments.

« L’on connaît peut-être d’autant plus les beautés du monde, la chance, les plaisirs, la bonne fortune que l’on a déserté le rêve d’atteindre la béatitude avec une majuscule » Pascal Bruckner ibid. critique du livre

Nous nous arrêterons à la lisière de ce débat en concluant que ce film montre les injonctions à être un bon ami, un bon amant, (et en dehors de ce film un bon fils, un bon collègue de travail…), comme etant bien réelles dans nos sociétés. Il s’agit alors non pas de dénoncer une rhétorique du bonheur mais de comprendre les effets sur le psychisme des individus contemporains de l’injonction au bonheur, et prendre ainsi conscience de la nécessité d’une anthropologie des relations sociales non marchandes dont l’entrée par le bonheur n’est pas la moins pertinente !

Je renvoie aux travaux du Mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales présenté sur ce même site !

Regard sur le MAUSS : Don et logique de réciprocité en action sociale

aux travaux d’alain EHRENBERG

Je salue enfin le travail de mes collègues doctorant(e)s du Groupe de Recherche sur le Bonheur (GRAB) dans notre laboratoire le LASMIC à Nice, qui publient un ouvrage collectif sur l’anthropologie du bonheur en 2009 aux éditions de la fondation de la Maison des Sciences de l’Homme de Paris (FMSH).

Pour « un programme qui s’articule autour du double projet d’une anthropologie fondamentale des formes du bonheur et d’une anthropologie réflexive appliquée à la démarche ethnographique, en regard de son implication dans le domaine des émotions positives ».

©Julien Tardif

Pour citer cet article Julien TARDIF, "Holding Trevor - filmer la jeunesse ordinaire", créé le 17/11/2008, http://www.polychromes.fr/spip.php ?article279&var_recherche=holding%20trevor.

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