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SCIENCES HUMAINES | Transidentité, intervention de Maud Thomas à Nice

dimanche 18 octobre 2009, par Polychromes

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Nous reproduisons dans les pages de Polychromes avec l’aimable autorisation de Maud Thomas, son intervention dans le cadre de l’Eté Indien de Polychromes, le 26 septembre 2009, lors de la conférence « La transidentité : de l’espace médiatique à l’espace publique », avec Karine Espinera et Maud Thomas.

Karine Espinera, doctorante en sciences de l’information et de la communication à l¹université de Nice Sophia-Antipolis, laboratoire I3M. Elle a par ailleurs exercé professionnellement dans le champ de l’insertion sociale et professionnelle comme formatrice et chargée de communication. Co-fondatrice de l’association Sans Contrefaçon à Marseille. Elle est l’auteur de,

La transidentité, De l’espace médiatique à l’espace public, Paris, l’Harmattan, coll. Champs Visuels, 2008

C’est à partir de l’opération de Christine Jorgensen en 1952 au Danemark, que le fait qu’un homme puisse devenir une femme, après une intervention chirurgicale, entre dans l’esprit du grand public en raison de sa très forte médiatisation. Les identités trans’ sont alors loin de s’affirmer comme telles. Il faudra attendre la fin des années 80 pour assister à l’émergence d’une visibilité prenant une forme revendicative. Entre les deux, la psychiatrisation de l’identité. Grâce à l’Internet, les transidentités ne sont plus isolées les unes des autres et ne rejouent plus la dramatique du changement de sexe comme une individuelle et éternelle première fois. Une mémoire s’élabore, se fixe et génère une culture. Leurs relations à l’information et l’identitaire questionnent tout autant. Cette recherche considère le groupe transidentitaire comme un monde social s’institutionnalisant […] L’analyse du traitement télévisuel de la transidentité, considérée comme expression la plus singulière de l’identité, est-elle susceptible de donner des outils de lectures sur la construction des normes de genre au-delà de la transidentité ?

Maud Thomas, cofondatrice et présidente de l’association Sans Contrefaçon (qui avait pour but principal le débat sur les questions trans et de genre), réalisatrice d’un film documentaire sur la transidentité et la parenté (La transparentalité aujourd’hui, 2008)

Auteure d’articles de fond sur la transidentité et analyses sur les discours de praticiens et intellectuels sur ce sujet sur son site :

Voir également « La controverse trans », in Revue Mouvements,

Intervenante dans des débats publics sur les thèmes de la transidentité, de l’intersexuation et du genre.

Texte de l’intervention pour Polychromes :

Maud Thomas, « Petite philosophie de la violence Queers & binaires face à l’instance de la normalité ? »

Cette intervention porte sur deux questions de fond, la violence et sa légitimité et comment y nous y répondons. Je vais donc faire un détour sur ces « discours sur », sorte de super-représentations « rationnelles » qui apparaissent à l’examen comme des contournements du respect de la personne tel que le développe T. Hammarberg dans le rapport du Conseil de l’Europe. [1]

Les débats sur les transidentitaires sont toujours marqués par une actualité tendant à nous ramener à un clivage binaire patients trans/médecin, subjectivité/objectivité. La question de la « coupure épistémologique » est permanente. J’ai donc choisi de poser un extrait d’un article d’une auteure très connue en France, Patricia Mercader, auteure de L’illusion transsexuelle pour poser concrètement cette "coupure" en "rupture". Elle se sent tellement à l’aise avec l’impunité d’époque qu’elle écrit pour régler ce qu’elle considère comme une impasse et une hérésie et nomme des Problèmes éthiques :

On peut s’interroger sur le « droit de changer de sexe », comme manière de disposer de son corps, dans une perspective « libérale », en somme. Et à ce moment, une association m’était venue : si l’on peut parler de droit dans ce domaine, ce ne pourrait être que dans la mesure où l’on peut aussi parler de droit au suicide : on ne peut pas toujours l’empêcher, mais il vaut mieux ne pas en arriver là. [2]

Les trans doivent-ils se suicider ? L’ASB (Association du Syndrome Benjamin) avait demandé en 1994 un droit de réponse à la revue, Le journal des psychologues, finalement accordé mais ne comportant aucune mention sur le suicide comme mode de gestion-liquidation du fait (et des personnes) trans. La revue n’a fait aucun commentaire à la suite de ce message. Il ne reviendra tout simplement pas sur cet incroyable dérapage : la loi qui punit les encouragements au viol, à la violence, au meurtre et au suicide ne s’applique tout simplement pas. Mercader pour s’en protéger, se fait le chantre théorique de la violation de la loi et de l’article de la constitution sur le respect de la vie privée. Or cette analogie suicidaire est celle-là même qui motive des meurtres [3]

En 2001, le GAT (Groupe Action Transsexuel) zappe une conférence de P. Mercader à la Cité de la Villette, [4] en rompant brutalement avec ce climat d’impunité et le comportement victimisant et psychiatrisant qui a longtemps été le cadre de la demande transsexe.

Sur l’actualité dont nous dépendons toujours
- la version V du DSM programmée en 2012 et validant la pathologisation psychiatrique de la transidentité ;
- le rapport de la Has (Haute autorité Santé, avril 2009). Outre l’absence criante d’un dialogue et de philosophie, la prégnance de la hiérarchie et la justification des postures et positions pathologisantes (« patients transsexuels »). Pas de remise à plat et une réaffirmation du socle binaire malgré des années de recherches, alors que nous sommes sensés être dans le champ socio-médical et juridique avec des notions de droits incluant le sentiment -même subjectif- de justice ;
- plus discret, le rapport du Conseil de l’Europe en juillet 2009 écrit par Thomas Hammarberg. Sur le rapport de la HAS, un déni sur 6 faits conjoints que révèle en creux ce rapport :

- 1. un modèle « anthropologique » cisbinaire ; thèse naturaliste-essentialiste ;
- 2. hyperfocalisation sur les transsexes (au seul sens de « changer de sexe » ;
- 3. ignorance du fait intersexe et sa régulation médicochirurgicale sans aucun débat sur ce que cela implique pour les intersexes, notre société et ses représentations ;
- 4. ignorance des productions croisées des problématiques trans, post-trans, féministe et queer et plus simplement ignorance des personnes au profit de discours de crises et de mainmise sur des « patients » ;
- 5. déni historique des sociétés-socialités ternaires ou multiples de part le monde et écriture ambigu sur un « troisième sexe »
- 6. ignorance totale des transgenres et identités émergentes incluant une dimension de changement corporel (« changement de genre » partiel ou total).

Six faits de très grande ampleur que l’on peut désigner par ce nouveau logos de l’Occident orphelin de l’universalité, le « surplomb ». Cette fois, c’est le bon : il est anthropologique, rationaliste, objectiviste, sociologique, scientifique, médical… auquel je rajouterai le verrouillage narcissique de quelques individus que nous avons pris l’habitude de nommer « experts autoproclamés ».

Ainsi le rapport de la HAS (je rappelle que nous parlons de santé) peut réaffirmer sur la base d’une déclaration d’un médecin américain que la fusion mère-enfant est à l’origine du transsexualisme (au sens de changer de sexe) en raison d’une rupture entre le sexe et le genre. Rupture supposant une fusion sexe-genre. L’on revient à la thèse de R. Stoller oscillant entre morale et normes d’une mère coupable puisqu’elle devait être la-mère, responsable du nourrissage, de l’éducation et de la surveillance de ladite éducation, c’est-à-dire tout savoir sur comment faire (« performer ») un « tu seras un homme mon fils », « une femme ma fille » ou, si vous préférez, ne pas (en) faire des marginaux et déviants. De cette performativité cisgenre découle l’incantation transsexualiste superposant marginalité et déviance, un genre-opposé-au-sexe qui trouve son ancêtre conceptuel dans l’efféminisation (des garçons) et la masculinisation (des filles). Bref, la thèse de l’inversion sexuelle en inversion de l’identité sexuelle que l’on appelle désormais inversion de genre ou « dysphorie de genre ». Après avoir été fissuré et-ou menacé par sa propre invention, l’invention de l’homosexualité, voici qu’il récidive la même violence, l’invention du syndrome du transsexualisme.

Les thèses sur les causes de l’ « objet-transsexualisme » sont essentiellement une lecture du modèle androcentrique à peine désuniversalisé puisqu’il écarte ou singularise les sociétés-socialités multiples. Sous l’apparence de théorie médicale, c’est un changement plus profond qui opère. La société rationnelle se reproduit via des savoirs-pouvoirs et une « théorie médicale » globale sur « l’état de santé « définissant la « personne » ; elle vient en remplacement de la morale sexuelle en gardant ses fonctions de définition et limite. La pression des gender studies est tellement forte que l’on est passé en quelques années de la morale sexuelle à une police des genres dont l’instance « médicolégale » est partie prenante, juge et partie, en instaurant une guerre des définitions via des politiques identitaires qu’elle a initié (je renvoie ici aux ouvrages de Foucault, notamment Les anomaux). Qui êtes-vous et aimez-vous ? comment êtes-vous et aimez-vous ? se règlent désormais par des savoirs statistiques, des pédagogies rationnelles, des définitions médicales et non plus des liens sociaux. On consulte dès lors que quelqu’un déroge aux normes comme on va au médecin dès lors que le corps se dérègle. La révolution de Copernic est appliquée aux liens sociaux sur comment fabriquer des femmes, des hommes… et le réseau routier et sa logique sociale de code de la route. Ainsi, les hommes savent lire une carte routière en raison de leur cerveau spatial tandis que l’émotion peine à mettre ladite carte à l’endroit. Conclusion absurde : il doit y avoir un lien de type cognitiviste dans le code du genre, ce qui fait dire à certaines : je suis néE transsexuel-le ou mon cerveau à moins (ou plus) de X mml cube. Les principaux intéressés dans cette codification sont évidemment absents derrière les discours valant pour « théorie sur » selon des caractéristiques minoritaires déduit d’un comportement-type extrait d’une moyenne de la population globale. Bref, un comportement-type cisbinaire tel que nous-mêmes le présupposons.

A ce stade, savoir et pouvoir se superposent entièrement et se pose la question de l’oppression et la violence à être dans cette assignation à un devenir-minoritaire. Ce qui tient lieu de suivi apparaît comme un sas de contrôle médical de la logique binaire ne tenant pas compte de la singularité d’être au sens même de la psychanalyse, c’est-à-dire une identité telle qu’elle est conséquence d’un développement et un vécu singulier, non superposables à des déterminants et encore moins à un modélisation normative. La caractéristique suivante émane de cette logique théorisée : lorsque le « trouble » est installé depuis l’enfance, l’idée de continuité est maintenue, si le "trouble" date de l’âge adulte, c’est l’idée de rupture qui est avancée. Mais dans tous les cas, l’idée d’une rupture transgressive et souffrante tient lieu de cadre descriptif à la définition liminaire du trouble trans : « le genre opposé au sexe ». Vous êtes priées de souffrir pour être autorisé temporairement à transgresser le modèle binaire en le traversant de bout en bout via une mutilation à l’endroit où vous souffrez et délirez le plus. La théorie sous-jacente au transsexualisme n’est autre que la conception statisticienne à une normalisation-type des individus afin de pourvoir à une psychosociologie de la « population globale ».

Beaucoup de questions donc qui traversent les problématiques des genres dont le transsexualisme n’est qu’un objet parmi d’autres et surtout il est un objet totalement secondaire, anecdotique, si ce n’est justement la place et la pression qu’il tend à insuffler aux dites problématiques des genres. Car il y va de la vérité et la certitude de la socialité ordinaire et des formes de « d’identités » dans le tissu des relations selon des représentations sociales. Vous êtes priéEs d’aimer votre identité, de la choyer, de croire à un Moi épousant le corps sexué. Bref, votre « sexe-genre » est désormais dépositaire et garant de votre bien le plus précieux : votre moi. Quant à votre subjectivité, ce que vous ressentez vraiment, vous êtes priés de respecter la règle de séparation des espaces, privé/public et de taire votre « jardin secret ». On a là la caractéristique distinguant population globale et minorité : le jardin secret est du côté du privé si vous respectez les normes, du côté public dès lors que vous transgressez. Rappelez vous, dieu n’aime pas que les hommes s’habillent en fille et les femmes en homme… le nouveau surplomb qu’est l’appareillage théorique ou surplomb anthroposcientifique non plus. Abomination théologique et pathologie médicolégale ont les mêmes symptômes de la même affection : vous ne savez pas lire le manuel du vivre-ensemble. Il en découle que, face à une transgression, l’on puisse faire basculer votre jardin secret (par exemple votre sexualité, votre travestissement…) du côté public sans inférer sur votre vie privée, affirme t-on, ni créer de discrimination.

Comment peut-on prendre en charge cette stigmatisation qui concourt au maintien de la violence pour tous les changements de genre, ce qui renvoie aux normes ? Réponse éclairée du rapport de la HAS : le maintien du « test de la vie réelle » qui invite les candidats à exprimer leur « dysphorie de genre », c’est-à-dire à transgresser le surplomb théorique dépositaire de la vérité de la rue. Ce qui fait du modèle cisgenre, le Réel-de-l’identité. Les dangers de la transition, c’est-à-dire le changement de genre qui précède le seul « vrai » changement – le changement de sexe of course, sinon vous n’êtres pas trans…- sont totalement occultés, y compris les meurtres de gens qui transgressent les normes de genre. Qu’est-ce que sont les identités butch, fem, intergenre, androgyne, queer… sinon que des changements de genre et pour certainEs des changements de genre social ? Les discours sur le « changementdesexe » focalisé sur les trans (et eux seuls) masquent totalement toutes les identités tiers en Occident, d’où le recours permanent au contrôle et à la violence où l’appareil théorique de l’Occident scientifique fonctionne comme un gouvernement des mœurs en remplacement de la défunte morale sexuelle, cette fois sur le « genre ». Vous pouvez être gay ou lesbienne désormais mais vous devez respecter la norme oppositionnelle et croire qu’il n’existe que deux sexes et deux genres. D’où ce déplacement sociosymbolique de « l’inversion de l’identité sexuelle » à la « dysphorie de genre ». Bref, le genre devient le nouveau déterminant. Concrètement, le rapport du Conseil de L’Europe souligne

- 1/ la violence de la maltraitance théorique et les impasses de vie découlant des préjugés, discriminations et stigmatisations dans l’absence totale de dialogue ;
- 2/ la discrimination sur les identités de genre atypiques dont le transsexualisme n’est que le haut de l’iseberg ;
- 3/ la violence sur les transitions de changement de genre ;
- 4/ l’insécurité permanente qu’il y a d’être potentiellement dans cet entre deux (non reconnu socialement), une proie, du traitement dans le monde du travail, etc..

Françoise Sironi nomme cette désignation par le concept de maltraitance théorique. [5] Précisément, tout ce que le rapport de la HAS s’emploie à écarter et l’on voit la fonction politique d’encadrement, volontaire ou non, d’une théorie médicale (en remplacement d’une théorie psychiatrique qui a échoué) sur le transsexualisme. Tous les textes, débats sur les sujets LGBTI ont tous deux points communs :

- un surplomb sur la forme de la « normalité » statistique et objective que l’appareillage théorique organise et
- le « Réel », instance supra ou méta qui suit des lois s’apparentant à la cosmologie scientifique.

Ce que vous voyez de l’Univers, c’est ce que les yeux humains peuvent voir. Le « réel de l’humanité », c’est ce que vous pouvez voir du premier regard quand vous croisez quelqu’un. Vous savez immédiatement que c’est une femme OU un homme et vous êtes invitées à croire que ce regard est objectif. La « normalité » peut donc être définie comme un « état de santé mentale et physiologique » objectivable. Ce n’est plus un point de vue, une hypothèse, une idéologie, c’est une théorie médicale expliquant que vous avez une pathologie inconsciente incrustée depuis votre enfance (en général à cause de maman, un oedipe inversé et-ou un traumatisme sexuel), que vous vous débattez et très logiquement que vous dénoncez des discriminations inexistantes, faites des procès intellectuels aux normes millénaires pour masquer le fait que vous êtes mal et transgressez la loi naturelle, sociale, juridique, symbolique, anthropologique et, surtout, le « vivre-ensemble », cette fois au sens philosophique. En d’autres termes, le DSM est l’expression de l’instance sociojuridique. Il a une fonction modélisatrice, cette fois bien visible : maintenir une limite normal/pathologique, sains/malsain en terme de « santé » en sus des normes, d’où cette surprenante cohabitation du « médicolégal ». Dans ce glissement d’une définition par le lien social à une définition médicale des normes, les assignations répondent désormais à une « objectivité des normes » et non plus à des fonctions sociales d’éducation, d’aménagements, d’amour, de préférence, de subjectivité, etc.. On a donc ici deux états de la normalité : un état numérique (la « population globale ») et un état objectif : la « réalité ». Face à la loi dans une démocratie qui interdit les internements abusifs du type psychiatrique et les discriminations s’appuyant sur des stigmates bien réels ceux-là, il permet ce contournement légal. Précisément « médicolégal ». On a plus besoin d’enfermer les individus, on a besoin d’une théorie. Le DSM a ici une fonction d’index au sens théologique du terme, fixant les conditions du débat et des définitions liminaires en surplomb et donc la priorité de telles ou telles questions, y compris cet horizon collectif que la « civilisation » se doit de définir et maintenir… contre toutes les terrorismes et pathologies. Un discours politique, légaliste, entretenant un interventionnisme nécessaire, vient s’intercaler entre cet horizon symbolique commun qui serait celui de la « norme de la population globale » et l’horizon « transgressif des minorités » (sexuelles, de genre, ethniques, politiques…). Je citerai ici Sylvie Tomolillo [6]

Bref, la queerness ce n’est vraiment pas normal, et c’est pénible à définir et à s’approprier : ce n’est pas un look, ni même une pratique sexuelle, encore moins une identité. C’est la volonté de rejeter le sentiment protecteur de cohésion identitaire au profit d’une déstabilisation des repères mêmes qui fondent l’hégémonie de l’hétéronormalité… tout en reconnaissant les implications de chacun-e par rapport aux divers référents sociaux (et non naturels) qui font qu’il existe des centres et des marges, des oppresseurs et des opprimé-es.

Le queer ne décrit un état du monde mais visibilise ce face-à-face de conceptions : des pratiques de résistance face à une hiérarchie de normalisation et dominations. On n’est plus à l’âge d’une guerre de religions, de nations mais de conceptions sous la forme de savoirs ; on n’est plus agent d’une guerre des sexes mais acteurs d’une guerre des genres. Le transfert va donc cibler et organiser une nouvelle frontière s’ajoutant au clivage traditionnel privé/public : vous voulez "changer les fondements de…" (du monde, des représentations, des symboles, de la civilisation…). Les références à des "fondements" sont ici de deux ordres : un état sur la "nature de l’humain", c’est-à-dire une nature qu’il nous faut dire sur nous-mêmes (à ne pas confondre à un "état naturel") et un ordre objectif des assignations qui aspirent à une réuniversalisation androcentrique. Or, si les transidentités ont toujours existé dans toutes les sociétés (chaque société régule sa -ou ses- réponses), le fait trans est un fait universel.

Notre position est particulière en ce que nous avons une position d’observation en ayant vécu dans les deux mondes sociaux et réfléchissant aux termes de l’insertion/exclusion sur les termes des savoirs-être et-ou devoirs-être appliqués à la différenciation oppositionnelle, radicale, de ces deux mondes. Malheureusement, face à la logique binaire d’assimilation, face à la hiérarchie des oppositions, nous sommes souvent dans la position du tout ou rien vulnérable, isolé et ultraminoritaire et abandonnons ce savoir-être des deux mondes en un et, logiquement, cet entre-deux-mondes que j’appelle intergenre. Reste donc la question que nous posons implicitement : qui est-t-on quand le savoir-être est dicté sous la pression du devoir-être et lui cède la place dans les régulations sociales compris comme un réseau rationnel ?

J’en viens maintenant à la socialisation avec un détour aux débats, notamment aux UEEH. [7]

Qu’est-ce que nous y faisons et n’y faisons pas ? Pour toutes les participantes, surtout la première année, la sortie des ueeh et la plongée dans la « vie normale » relève surtout de l’apnée. Une grosse impression d’étouffement sous la pression de ces devoirs-être. Second point, celui d’un préjugé. La première fois que j’en ai entendu parlé était le point de vue de lesbiennes qui disaient, c’est un alibi pour que les gays se travestissent. La quasi totalité des lesbiennes avaient une tenue que l’on pourrait qualifier culturellement de « masculine ». Les gays de leur côté me demandent, parfois ouvertement, de m’occuper des « travestis ». Bref, on s’enquiert de la forme cisgenre tout en parlant de politique queer sous la forme de camps retranchés. Les travestis sont priés de changer de camp, littéralement de foutre le camp et de créer leur propre camp retranché. Pourquoi parler de socialisation et non d’identités ? Par ce que nous nous sommes faits piéger dans le contenu du postulat de la différencedessexes, au sens de Sabine Prokhoris, Le sexe prescrit [8]

contre la confusion des sexes où l’on s’entre dévore à la moindre accroche identitaire, les trans en premiers déchirés qu’ils sont dans cette nosologie essentialiste, primaire contre secondaire, trans contre homo, féminité contre efféminisation... Le dernier critère que j’ai entendu d’une trans est : « faut que vous soyez opérés de quelque chose sinon vous n’êtes pas trans ». Si vous souffrez de votre nez et voulez être trans parce que c’est in, c’est le moment. Nous avons tellement eu de mal à intégrer l’idée, simple somme toute, que nous étions des personnes à part entière, que nous n’avions pas besoin de chercher à atteindre notre identité, notre normalité. Nous avons surtout besoin de nous défaire de cette normativité où quand les normes de genre se superposent à des normes corporelles d’existence sous les regards transphobe, homophobe, raciste, sexiste, groupale...

Que se passe t-il de si particulier aux Ueeh, dans les festivals LGBTI, d’autres lieux ? C’est que nous inversons la priorisation des termes : nous replaçons les normes d’existence avant les normes de genre, la socialisation avant les pratiques identitaires, les droits de parents avant les sexualités, et ce faisant, nous défaisons totalement de ce qui constitue la limite normative de la thèse binaire de la différence par le sexe, l’identité sexuelle et la sexualité dont nous en faisons des variables individuelles selon le vécu. Nous abolissons le travestissement et le transformons en un concept ; nous nous faisons les queers dans un zoo à la taille de campus de l’existence. Vous pouvez être non pas qui vous voulez, mais qui je ne suis pas dans le regard de l’autre selon telle ou telle critère, c’est-à-dire selon une définition préalable. Femme et homme ne sont plus ces invariants anthropologiques et universalistes mais une forme d’identité dans une socialité ouverte, non pas dénuée de normes (elles existent toujours) mais ouverte à l’autre, à la réarticulation épanouissante, à l’hybridation. Des normes d’existence non inféodées à une caractéristique de sexe, de genre, de vêtement, de comportement, font que vous n’avez plus besoin d’une identité-liberté particulière à définir, à revendiquer, mais à vivre. C’est ce que je nomme le temps philosophique où vous n’avez pas besoin d’expliquer, de revendiquer, de convaincre, de politiser. Vous êtes dans le lien et le temps social de l’échange.

Bien sûr, il y a des accrocs, des heurts, des violences, notamment envers les positions émergentes, les identités en train de s’édifier, bien sûr le binarisme pénètre et est réinventé, réinvesti dans cette logique des camps retranchés… Mais nous pouvons en débattre, échouer, la reprendre et la réinterroger.

Chaque individu peut être ce multiple dans la relation, c’est-à-dire dans la socialisation et non dans la définition selon des critères qui… Personne ne m’impose une définition et la limite est celle de la relation en train de se faire. L’espace politique est celui de cette résistance active contre les phobies culturellement acceptées qui font que la modélisation normative apparaît comme naturelle ou valide, qu’on peut agresser des gens au motif que ce sont des déviants, qu’on les déteste, que les savoirs affirment qu’ils" transgressent les valeurs" ou "la civilisation", que les intersexes soient ces "erreurs de la nature".

L’espace philosophique est un espace de vivre-ensemble déclassifié, dénormé mais rien ne vous empêche de vivre votre féminité et votre masculinité (même au sens de la binarité) ; les identités homme ou femme sont redistribués non selon que l’on soit mâle, femelle ou intersexe, mais femme, homme, intergenre, butch, androgyne… Nous avions perdu de vue en route la révolution conceptuelle et théorique de de Beauvoir, nous devenons, elle revient par la fenêtre avec ces trajets de vie.

Notes

[1] Thomas Hammarberg, Rapport du Conseil de l’Europe, Droits de l’Homme et identité de genre.

[2] P. Mercader, "L’illusion transsexuelle", in Le journal des psychologues, avril 1992.

[3] En 2006, une transsexuelle portugaise, droguée et prostituée, Gisberta Salce, a été torturée et violée, laissée pendant des jours au fond d’un puits par des adolescents. Site RAIDHRéseau d’Alerte et d’Intervention pour les Droits Humains.

[4] Un aperçu de ce zap in L’ordre des mots, documentaire de Cynthia et Mélissa Arra, 2008, L’ordre des Mots le film.

[5] Françoise Sironi, La métamorphose humaine. Approche ethnopsychiatrique de la transsexualité, en ligne.

[6] Sylvie Tomolillo dans son article, Queer, ce n’est pas normal !.

[7] Université Euroméditerranéenne des Homosexualités, Campus de l’école d’architecture de Marseille, se déroule chaque année en juillet lien UEEH.

[8] Sabine Prokhoris, Le sexe prescrit, Ed. Aubier, 2000.


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