POLYCHROMES

TOUTES LES CULTURES LGBT : ARTS VISUELS - PRATIQUES ARTISTIQUES - SPECTACLES VIVANTS - CHORALE - SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES - LITTERATURE - DECOUVERTE DU PATRIMOINE


SCIENCES HUMAINES | Penser l’hétérosexualité, la masculinité, les questions sexuelles en lien avec les questions raciales et sociales

lundi 21 décembre 2009, par Julien Tardif

Toutes les versions de cet article :

  • français

La fermeture du blog l’observatoire de l’hétérosexualité en octobre dernier n’a rien à voir avec le désinteret pour ce thème de recherche apparu à la fin de cette première décennie du XXIème siècle et qu’on aurait pu dire alors "mort-né". Non c’est "l’agenda surchargé" de Louis-Georges Tin qui tenait ce blog avec un ami dessinateur Ariel Martin Perez qui en est la cause, nous prévient-t-il dans un édito expliquant l’arrêt du blog :

Extrait : "le moment est venu de répondre. Oui, le sujet nous intéresse encore, et même de plus en plus. Mais pour ma part, je désire réserver mes réflexions pour les livres que je compte publier à l’avenir. Comme je l’ai indiqué dans un post précédent, j’ai entamé une « Histoire de l’hétérosexualité » en 3 volumes. Le premier tome vient de paraître aux éditions Autrement [en 2008], il s’intitule L’Invention de la culture hétérosexuelle. Il analyse un moment décisif dans l’Histoire de l’Occident chrétien, au tournant du XIIe et du XIIe siècle. Le second tome portera sur une comparaison entre la France et les États-Unis, de la fin du XIXe siècle à nos jours. Le titre ? Non, il est trop tôt pour vous le dire, chers hétéronautes. Où serait la surprise ! Quand au troisième tome, il portera sur des époques plus anciennes, et sur l’histoire des religions archaïques. Et d’autres projets sur l’hétérosexualité sont encore à l’étude. Ainsi, comme vous le voyez, ce n’est pas un « Adieu à l’hétérosexualité », loin de là" (Louis-Georges Tin).

Louis-Georges Tin

Louis-Georges va quelques jours après cette annonce fracassante, poursuivre et réorienter son aventure de chroniqueur numérique avec un centre d’intérêt plus large autour des questions sexuelles et raciales : il s’agit donc plutôt d’un changement d’angle d’attaque, pour ouvrir sur le croisement des luttes, ou autrement dénommé par une expression qui rappellera vos cours de code de la route : "l’intersection" des luttes.

Aux intersections il faut prendre le temps de s’arrêter d’analyser la situation car si un automobiliste qui vient d’une autre direction (en face, à droite, à votre gauche), quelqu’un somme toute comme vous, avec les mêmes objectifs (se mouvoir, fonction vitale de l’activité humaine) est alors sujet à des risques similaires aux vôtres (l’accident de voiture, le carambolage) si vous manquez mutuellement de prudence !

Cette analogie correspond à l’idée que bien que nos trajectoires et histoires personnelles soient différentes, il est crucial de dépasser nos divisions et d’unir nos efforts pour prendre soin mutuellement les uns les autres, sous peine de nous mener à notre propre perte. Cette perspective reste encore malheureusement bien théorique. Pierre Bourdieu disait souvent, que les dominants assurés de leur bon droit, contemplent d’en haut les querelles de leurs sujets, sans avoir pour autant besoin de prendre une part active dans leur émergence. Il n’y a donc même pas besoin de chercher à diviser... pour régner.

Comme beaucoup d’auteurs le démontrent aujourd’hui (notamment les co-contribteurs de ce nouveau blog (Observatoire des questions sexuelles et raciales) Elsa Dorlin et Didier Fassin) [1] on ne peut pas penser les questions de justice sans comprendre l’enchevêtrement des formes contemporaines de dénis de reconnaissance, qui peut toucher une même personne.

Imaginons une femme, noire, étrangère, travailleuse précaire sur le sol français et qui essaye de prouver auprès des services de l’Etat Français, sa "communauté de vie" avec une jeune française, vous avez là une bonne illustration du paradigme de la domination croisée, de l’intersection

Nancy Fraser et d’autres auteur(e)s américain(e)s sur les droits des minorités, dont la réception en France se trouve désormais fortement accrue, démontrent qu’une société ne peut tenir l’idéal démocratique et de justice qu’en rendant, compatible deux combats politiques : d’un côté l’égalité sociale et de l’autre côté la reconnaissance des différences, ou l’importance des attachements sociaux. Le premier met l’accent sur les « injustices socio-économiques » et la dénonciation de la précarité économique. Le second interprète l’injustice comme « culturelle » une imposition de « modèles sociaux de représentation » entrainant un « déni de reconnaissance » et de mépris pour le « différent ».

« Le paradigme de la redistribution tel que je le comprends ne repose pas seulement sur une problématique des rapports entre des classes sociales indépendamment de considérations en terme de rapports de sexe, d’ethnie… » Nancy Fraser [2]

"Oui, je le confesse : nous parlerons ici des Noirs, des Arabes, des Juifs, des homosexuels, des transsexuels, et peut-être même... des noirs homosexuels ou transsexuels !" Louis Georges Tin source : Le BLOG observatoire des questions sexuelles et raciales

Louis-Georges Tin ne choisit pas ces sujets sans liens avec ses engagements publics, étant responsable du mouvement à l’origine de la journée mondiale de lutte contre l’homophobie (L’IDAHO) et aussi porte parole du conseil représentatif des associations noires (CRAN) !

Revenons à la question de l’hétérosexualité : si nous perdons donc en commentaire et analyse avec la fermeture du blog de Louis-Georges Tin, qui traitait sur un ton moins universitaire et ouvert à un large public, ces questions de comment/pourquoi penser l’hétérosexualité aujourd’hui, les études universitaires, elles, se poursuivent et s’amplifient sur ces questions !

Apres l’ouvrage de Louis Georges Tin, l’invention de la culture hétérosexuelle, paru aux éditions Autrement, en 2008, les publications autour de l’hétérosexualité et du masculin se développent,

voici deux contributions collectives qui viennent de paraitre, dont l’une sous la direction de nos amis Catherine et Laurent que nous avons eu le plaisir d’accueillir à Nice durant l’Eté Indien des Européennes de Polychromes, en septembre dernier,

Catherine Deschamps, Laurent Gaissad et Christelle Taraud (dir.), Hétéros. Discours, lieux, pratiques, Epel, 2009

« Reçue comme allant de soi, immuable, quasi naturelle, et essentielle au lien social, l’hétérosexualité n’a guère jusque-là été questionnée. Aussi aura-t-il fallu le développement des recherches gay et lesbiennes pour qu’elle apparaisse enfin dans son étrangeté et sa portée normative. Il y a une histoire de l’hétérosexualité, une identité, un genre hétérosexuel non pas inné mais produit par un certain nombre de lieux et de pratiques dont Hétéros, pour la première fois en France, dresse un inventaire critique. Les sites et chats de rencontres, les danses enlacées (une singularité proprement occidentale), les manières de divorcer, l’autobiographie, la littérature « psy » sur le couple, les sciences sociales nord-américaines, les discours sur la sexualité post-natale, les changements sociaux et législatifs, l’armée, les prisons, les centres d’observation pour délinquants, le sport voilà où se construit, non sans difficultés désormais, l’hétérosexualité ».

Introduction d’Alain Corbin. Conclusion d’Éric Fassin. Contributions de Christophe Apprill, Bruno Benvindo, Sophie Bollen, Stéphane Chaudier, Catherine Deschamps, Laurent Gaissad, Cathy Herbrand, Caroline Hirt, Joséphine Hoegaerts, Irène Jonas, Machteld De Metsenaere, David Paternotte, Massimo Prearo, Anne Claire Rebreyend, Régis Revenin, Gwénola Ricordeau, Louis Georges Tin et de Daniel Welzer-Lang.

Date de parution : septembre 2009 ISBN : 9-782354-2700949

Masculinités

Edité par Eliane GUBIN,Valérie PIETTE et Bruno BENVINDO Aux Editions de l’Université Libre de Bruxelles Série « Sextant », 27

Novembre 2009 ISBN 978-2-8004-1461-4

« Un homme n’aurait pas idée d’écrire un livre sur la situation singulière qu’occupent dans l’humanité les mâles ", affirmait en 1949 la philosophe française Simone de Beauvoir. Les profondes mutations qui ont affecté le genre et la sexualité ces dernières décennies ont pourtant fait mentir l’auteure du Deuxième sexe : le masculin est désormais objet de multiples débats, réflexions et recherches. Ce volume entend faire écho à cet extraordinaire essor que connaissent les études sur les hommes en tant qu’êtres sexués, en présentant vingt-cinq contributions sur les masculinités à l’époque contemporaine. Rassemblés dans une perspective de décloisonnement disciplinaire, des historiens, sociologues, philosophes, anthropologues et spécialistes de la littérature ou du cinéma mettent ici en évidence le caractère pluriel des expériences et idéologies de la virilité. Ils montrent également que la construction du masculin ne s’opère jamais en vase clos, mais bien en étroite corrélation avec celle du féminin. Ce sont donc au final les deux " sexes " qui sont au cur de ce volume qui, en dénaturalisant les catégories sociales, éclaire le caractère contingent, quotidiennement ré-inventé de ce qui apparaît évident : être une femme ou un homme ».

PDF - 155.8 ko
Masculinités (P.U.B. Sextant)

Jean-Louis Marie Eugène Durieu (1800-1874) - Nu masculin debout (1855)

L’hétérosexualité, la masculinité, telles que définies par ces deux contributions collectives se présentent bien comme ces "points aveugles de toute vision" sur les rapports sociaux, où il s’agit de ne discourir que sur ce qui pose problème, est de laisser dans l’indicible le reste.

Or ce qui pose problème traditionnellement, c’est "l’autre", parler de l’autre, échappatoire, pour ne pas évoquer cette fissure dans la norme heterosexiste que nous ne saurions voir.

Jusqu’au point qu’il y a une incongruitée à parler le lexique du communautaire pour caractériser les attachements qui enchassent les héterosexuelles, les hommes dans la vie sociale, au travail, entre amis, en famille, nous rappelle avec raison, Louis Georges Tin en se demandant si son nouveau blog va être analysé comme le "blog des communautaristes ?" [3]

L’appel à déconstruire le masculin et l’hétérosexualité doit nous permettre de démontrer que la remise en cause des communautés sur la base de tout ce qui n’est pas socialement valorisé (l’ethnique, le féminin, l’homosexualité...) sert de fait à masquer le questionnement sur l’évidente dépendance aux attachements sociaux de tout être humain, même en situation de dominance.

Rappelons que le "portrait du dépendant" que nous décrivait Albert Memmi à la fin des années 70, concerne non pas cet Autre si étrange, mais l’Humain, communauté la plus englobante possible.

Comprendre ce que l’on doit toutes et tous dans notre parcours personnel aux rencontres, amitiés, relations de confiance, d’entraides et de soutiens, c’est aussi un des projets universitaires actuel autour de la recherche sur les éthiques du soin, de la sollicitude ("care") que nous avions présentées dans l’ (article sur la domination masculine).

La participation démocratique de chacun, revient à assumer et ne plus s’étonner que nous sommes tous vulnérables/dépendants, tous attachés ou tous étrangers à quelqu’un, pour ne plus disqualifier ni la nécessité des acteurs de l’éducatif, du soin et de la protection sociale, ni la mobilisation collective contre les discriminations.

©Julien Tardif

Pour citer cet article Julien TARDIF, "Penser l’hétérosexualité, la masculinité, les questions sexuelles en lien avec les questions raciales et sociales", créé le 21/12/2009, http://www.polychromes.fr/spip.php ?article369.


Albert Memmi, La dépendance, esquisse pour un portrait du dépendant, Gallimard, 1979.
"Qui est dépendant ? Tout le monde, répond l’auteur, apres un étonnant inventaire : l’amoureux et le joueur, le malade, le fumeur, le buveur et l’automobiliste, le croyant et le militant, nous sommes tous, chacun à sa manière, dépendants. De qui ou quoi peut-on être dépendant ? A peu près de n’importe qui ou de n’importe quoi : on peut s’attacher aussi bien à une femme, à un homme, à son travail, à la montagne, à un parti ou à un Dieu. Il n’y a là aucun gout du paradoxe. Interrogeant sa propre expérience comme les expériences d’autrui, Albert Memmi montre que la dépendance est une fascinante évidence. Elle éclaire d’une manière inattendu la décolonisation, les relations actuelles entre les sexes et les oeuvres de culture".

Copyright © Tous les textes et fichiers multimédias présents sur Polychromes.fr sont la propriété de leurs auteurs ou des maisons d’édition et sont protégés par copyright. Si un auteur ou une société accréditée désirent s’opposer à la publication de ses textes, il lui suffit de nous contacter pour qu’ils soient supprimés.

Notes

[1] J’ai présenté les travaux de ces deux chercheurs dans l’article sur la domination masculine.

[2] Nancy Fraser, qu’est-ce que la justice sociale, reconnaissance et redistribution, La découverte, 2005.

[3] "Malgré la vigilance de tous ceux qui sont hostiles aux communautarismes, ils sont nombreux, plusieurs communautés majeures échappent à leurs critiques. Par exemple, le monde du travail suscite des communautés tout à fait légitimes, que je ne critique nullement, qu’il s’agisse des syndicats, des comités d’entreprises, ou simplement des soirées entre collègues, qui sont souvent le lieu où se forment les réseaux d’alliance amicale ou conjugale. La famille est elle aussi une communauté, puisqu’on parle de communauté familiale ; elle est même la première dans la carrière de l’individu et du citoyen, et elle est aussi extrêmement déterminante dans l’acquisition du capital social, économique et culturel des agents sociaux quels qu’ils soient. La nation, elle aussi forme bien ce qu’il est convenu d’appeler une communauté nationale, et il est évident qu’elle contribue largement à la détermination des destinées individuelles".

Bref, voilà trois communautés majeures, qu’on ne critique jamais en tant que telles. Je ne dis pas qu’il le faudrait. Mais je remarque que toutes les critiques portées contre les communautés en général pourraient s’appliquer tout autant à ces trois-là.

Louis Georges Tin, extrait de "blog des communautaristes ?".

2 Messages de forum


RSS 2.0 [?]

Espace privé

Site réalisé avec SPIP
Squelettes GPL Lebanon 1.9