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LITTÉRATURE | « Le cimetière de Saint-Eugène » deuxième roman de Nadia Galy

jeudi 18 mars 2010, par Jacky Siret, Julien Tardif

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« Le cimetière de Saint-Eugène »
Deuxième roman de Nadia Galy
La Vie mode d’emploi

Inès, algérienne, grande femme maigre, la cinquantaine, veuve à dix-huit ans et illettrée. Slim son fils né en 1962, beau garçon de vingt-six ans, orphelin bien sur et qui n’a jamais connu son père. Slim est un hétérosexuel sans histoire et, vit seul avec sa mère. Bien sûr, on apprend très vite que tout cela est complètement faux.

Mais le roman est bien construit, la vérité n’éclate pas comme ça à la dernière page. Nadia Galy distille par petites touches des secrets bien gardés, par bribes qui tiennent en halène le lecteur. Tant mieux. Il y a aussi, à l’étage du dessous Mahani, son mari et Moka leur fils. Moka boite, léger handicap qui l’exonère de toutes tâches quotidiennes. Moka est le meilleur ami de Slim. Et puis la rue, ses commerçants à la sauvette, toute une faune que l’auteure dépeint magnifiquement. Les rues d’Alger. Dans un autre quartier de la ville, une jeune Française ….

Voilà, je ne sais pourquoi, ces vies, dans cet immeuble me ramène au roman de Georges Pérec, la vie mode d’emploi [1] lu il y a bien longtemps. Sans doute que l’immeuble est aussi important dans la construction de l’histoire du « cimetière ».

Nadia Galy a de l’humour, je cite : « une architecture arabo-terrifiante issue des exaltations d’un facteur Cheval de retour de Katmandou », (une étonnante description du bâti, vestiges de l’époque coloniale), ou bien « Moka : une irrésistible démarche de vis sans fin » (pour décrire les déambulations du jeune boiteux), et bien d’autres mots que je vous laisse découvrir …

De l’humour et puis de l’émotion. Beaucoup d’émotions dans la description de cette maman qui a tout sacrifié à son fils. Qui ne vit que pour son fils chéri. Qui l’aime trop, qui l’aime mal. Tous ces mensonges qui finalement, découverts, aboutiront à la révolte de Slim.

Juste une réflexion : la fin de cette belle histoire ? je l’aurais aimée moins évidente, moins précise. Que le lecteur est le choix de l’imaginer à sa guise.

Nadia Galy vit en Corse et a eu cette aimable attention de faire parvenir à POLYCHROMES un exemplaire de son livre.

Dans le cadre d’ESPOIRS DE MAI, soit le samedi 29 mai, de 16h à 18h, Nadia Galy présentera son œuvre à la Librairie Masséna à Nice, sur une proposition de POLYCHROMES.

Le cimetière de Saint-Eugène de Nadia Galy (2009) chez Albin Michel, 16 euros

Autre avis de lecture, par Julien Tardif,

Nadia Galy nous offre ici un très beau roman sur l’incommunicabilité, l’indicible qui peuvent occuper une telle place dans nos vies qu’on ne saurait plus dire ce qui est vraiment, ou poser des mots assertifs sur la réalité, aussi bien historique que présente.

Son roman installe ses personnages dans l’Algérie des années 80, où les conséquences de la guerre d’indépendance, vingt ans après, s’immiscent au plus profond des vies ordinaires, même auprès des générations qui n’ont pas vécu la guerre.

Comme lorsqu’il s’agit d’évoquer les moments de fraternité dans les tranchées lors de la 1ère guerre mondiale , une certaine gêne ne manque pas de nous interpeler. L’histoire ordinaire des Hommes doit-elle nécessairement se fondre dans celles des Etats et des volontés des gouvernements ?

Pour leur part, les Etats sont-ils condamnés à préserver un silence de plomb sur le passé quand la vérité n’avantage personne, comme si la guerre pouvait ne pas être salle ? Il a bien été possible de transiger avec la loi de 1905 interdisant le financement des cultes par l’Etat français pour lever de terre, la grande Mosquée de Paris dans les années 1920 , en hommage aux africains musulmans morts pour la France. Pourquoi la guerre d’Algérie est-elle si particulière, que des deux côtés de la méditerranée, les souvenirs sont si pesants encore ?

Nadia Galy nous plonge dans ces réflexions en retraçant la vie d’Ines, mère veuve à 18 ans, que tout le monde croit veuve d’un moudjahid tué dans les fusillades de mars 62 en plein Alger. Elle se refugie chez les sœurs pour apprendre un métier, la broderie, pour lequel elle s’applique avec une minutie toute particulière.

De nombreuses pages décrivent comment cette femme pour « rester debout » s’endurcit en se « sevrant de la protection » des gens qui lui veulent du bien. Elle construit sa vie autour de son seul fils, Slim : « j’avais appris à être morte pour mon passé car j’avais à te faire grandir » déclarera-t-elle lorsqu’elle devra se justifier de ses mensonges à propos de l’autre homme de la maison. L’homme objet, un simple portrait qui « trône » sur la commode, objet d’un attachement sans borne. C’est tout ce qu’il en reste, et c’est déjà tellement pour Slim qui a au moins une image de celui qu’il croit être son père. Ils vivent ainsi dans l’intimité de leur appartement impénétrable par le tiers. Ines partage un peu d’instants de vie pour seul lien social avec les commerçants ou sur le pallier avec la voisine et amie Mhani.

Le fils de Mhani, Mocka, se donnera à Slim avec plus d’appétit, d’admiration aussi, dans leurs secrètes nuits d’un château en ruine. La vie homosexuelle ne peut se vivre qu’à couvert, loin des proches et du quidam, nécessairement honteuse, sous peine de finir dans les geôles crasseuses de la ville.

Slim se construit ainsi par l’évitement de l’agressivité dans le lien social, de tout ce qui rappelle la France qui lui a enlevé son père, et des femmes qui veulent plus d’une relation conventionnelle entre obligés. Des choix de vie évidemment, mais aussi l’éducation dispensée par Ines, si justement décrite par l’auteur, une nouvelle fois par l’action des objets inanimés : la scène de la bouteille de sirop qui n’en est pas une, d’où l’importance de bien lire les étiquettes avant de gouter, pour éviter des sensations désagréables, voire des conséquences dangereuses.

Tout ce petit monde semble bien à son aise dans ces fausses certitudes. Arrangement avec la vie qui évite de questionner un lourd passé pour Ines, jusqu’au jour où l’irritabilité parfois jusqu’au dégout entretenue par Slim pour cette triade, l’agressivité, la France, les femmes, prend corps, visage et voix, avec l’entrée dans leur vie de Clémentine. C’est le seul personnage à ce moment du roman qui s’est engagé dans une quête contre l’incertitude, pour une meilleure compréhension de la culture des jeunes d’origine algérienne, qu’elle accompagnait apparemment sans satisfaction, dans son métier d’assistante sociale en banlieue parisienne. Clémentine qui cherche la compagnie de Slim, trouvera un Mocka gardant férocement son précieux, et soulèvera les lourds secrets qui entourent la naissance et la vie sentimentale de Slim. L’amour entre cette mère et son fils, l’amour entre ces deux hommes dans l’espace temps de nos vies ordinaires se retrouvent alors plongés dans l’ombre de la Grande Histoire des Hommes. La psychologie des personnages prend alors tout le relief socio-historique au croisement des traumatismes de la guerre d’Algérie et de l’homophobie instituée.

Nadia Galy nous propose de prendre les devants, par l’idée force que c’est à la société civile de s’arranger avec l’histoire, pour vivre nos vies comme on l’entend loin de tout dictat de « la vie bonne ». L’espoir qui porte l’œuvre de la réconciliation entre les peuples ou la fin des brimades contre l’altérité qui dérange certains, ne se décrète pas seulement dans les discours solennels des personnes autorisées, mais s’incarne avant tout dans les pratiques relationnelles ordinaires de chacun.

A propos de l’ouvrage de Nadia Galy, le Cimetière de St Eugène, Albin Michel, 2010

Plus d’info sur Nadia Galy sur evene.fr

Notes

[1] « La Vie mode d’emploi » de Georges Pérec. L’œuvre retrace la vie d’un immeuble situé au numéro 11 de la rue (imaginaire) Simon-Crubellier, à Paris. Elle évoque ses habitants, les objets qui y reposent et les histoires qui directement ou indirectement l’ont animé. Comme dans le tableau idéal de Valène, le professeur de peinture de l’immeuble, le lecteur découvre « une longue cohorte de personnages, avec leur histoire, leur passé, leurs légendes », comédie humaine où les destins entrecroisés se répondent, à l’image de la curieuse création de l’ébéniste Grifalconi, « fantastique arborescence », « réseau impalpable de galeries pulvérulentes ». Gravures populaires, tableaux de maître, affiches publicitaires offrent l’occasion d’autant de digressions et de récits : faits-divers, rigoureuse description scientifique, recette de cuisine, listes en tout genre. De cette tentative d’inventaire et d’épuisement d’une portion de réel, surgissent des figures propres à l’imaginaire pérecquien

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