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SOCIOLOGIE | Interview de Frédéric Martel, "la société a beaucoup avancé sur l’homosexualité"

jeudi 9 août 2007, par Polychromes

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On a l’habitude de dire que c’est avec la loi du 4 août 1982 que l’homosexualité a été dépénalisée en France. Est-ce juste ?
La "dépénalisation" est plus une formule qu’elle n’a été une réalité à l’époque. L’homosexualité n’était en effet plus "pénalisée" en France, en tant que telle, depuis le code Napoléon. Il existait encore des discriminations juridiques imposant aux fonctionnaires d’être de "bonnes mœurs" ou aux locataires des "bons pères de famille", ainsi que de nombreux fichages et contrôles de police. Mais le vrai problème c’était une inégalité dans l’âge de la majorité sexuelle. Les hétérosexuels l’étaient à 15 ans, les homosexuels à 18 ans. Ainsi, un jeune couple d’homosexuels de 17 ans pouvait être inculpé de "coups et blessures réciproques". Reste que même si Robert Badinter a dit que, pour lui, cela avait été plus dur que l’abolition de la peine de mort, la dépénalisation n’a pas déchaîné les passions à la différence du débat sur le PACS ! Avec la loi du 4 août 1982, c’est juste la majorité sexuelle qui été ramenée à 15 ans pour tous.

C’est François Mitterrand qui a décidé de "dépénaliser" l’homosexualité. Qu’est-ce qui a favorisé ce basculement ?
C’était l’une de ses promesses de campagne. Il était sensible à ce sujet et avait de nombreux relais parmi les gays, notamment des amies lesbiennes. C’était aussi l’esprit du temps : à l’époque, il y avait des pétitions d’intellectuels, quelques manifestations de rue, des émissions de télévision en faveur des droits des homosexuels. Enfin, l’homosexualité était un des rares sujets progressistes en matière de mœurs pour lequel Mitterrand pouvait agir, car Giscard l’avait devancé en 1974 sur la question de l’avortement et du droit des femmes.

Depuis, tout un arsenal de mesures anti-discriminatoires a été développé. Et d’une condamnation de l’homosexualité on est passé à la condamnation de l’homophobie. Comment regardez-vous cette évolution ?
La question homosexuelle est sans doute l’un des sujets sur lequel la société française a le plus, et le plus rapidement avancé. Dans une étude que j’ai publiée pour la Sofres, on observe que l’on passe de 70 % d’opinions défavorables en 1973, à 70 % d’opinions favorables aujourd’hui. En 1981, on était dans une phase où l’homosexualité était quelque chose d’extraordinaire. Mais après la dépénalisation, il y a eu l’épidémie de sida. Maladie contre laquelle les gays ont lutté de manière très active, mais pas seulement pour eux, pour tout le monde. Avec le PACS, le militantisme des homosexuels pour l’égalité des droits a également contribué à les "normaliser".

Tout ça a participé à mon sens à ce que, aujourd’hui, on ne tolère plus, même de la part d’un M. Le Pen, qu’un responsable politique ait des propos homophobes. On l’a bien vu avec la condamnation, en janvier, du député UMP du Nord Christian Vanneste et ce, bien qu’il ait été malgré tout investi dans sa circonscription.

Mais, aujourd’hui, il y a quand même toujours une homophobie rampante ?
Absolument. Par exemple dans la sphère familiale, il arrive encore que des jeunes soient chassés brutalement de chez eux en raison de la découverte de leur homosexualité.

Aujourd’hui, les homosexuels revendiquent le droit de se marier, d’avoir des enfants, d’adopter. Est-ce la dernière étape dans la quête "d’égalité" ?
La quête d’égalité est inscrite dans nos sociétés, heureusement. Aussi, même si le mariage était ouvert aux gays, il y aurait encore besoin de convaincre, en particulier dans la sphère familiale, l’école, l’entreprise. Je pense aussi à l’acceptation gay au sein des familles françaises issues de l’immigration. Enfin, il y a beaucoup d’actes d’homophobie violents pour lesquels les gens ne portent pas plainte.

Luc Ferry a estimé, début 2007, que le mouvement autour du mariage gay était "inéluctable". Aujourd’hui, il y a encore 80 pays dans le monde qui pénalisent les relations homosexuelles. L’évolution qu’a connue la France est-elle, à terme, aussi "inéluctable" dans ces pays ?
Je ne sais pas si c’est "inéluctable", mais je le souhaite. En France, il est probable que Nicolas Sarkozy, qui est contre le mariage gay, sera conduit, par pragmatisme ou pour brouiller les cartes à gauche, à faire évoluer sa proposition de "contrat d’union civile".

Aux Etats-Unis, la décision historique du 14 juin permet au mariage gay de continuer à être légal dans le Massachusetts. En revanche, en Iran on s’apprête ou on vient d’exécuter des personnes en raison de leur homosexualité dans un silence international consternant. Reste l’Europe : là nous devrions montrer l’exemple en matière d’asile politique pour les gays pourchassés et nous pourrions faire en sorte que la reconnaissance dans les faits des droits des homosexuels soit une condition d’entrée dans l’Union, comme l’est déjà la peine de mort.

Propos recueillis par Elise Vincent
© Le Monde, édition du 04.08.07


Frederic Martel présente un parcours personnel et professionnel très riche : écrivain, journaliste, docteur en Sociologie et diplômé de droit public, de philosophie et de sciences politiques. Il a été conseiller politique de Michel Rocard ou Martine Aubry, et Attaché culturel pour le gouvernement français aux Etats-Unis. Il enseigne à l’EHESS (Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales), à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris (Sciences-Po) et anime l’émission "Masse Critique, le magazine des industries culturelles" sur France Culture (tous les samedi matins)

Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont deux études indispensables sur la question gay et ses racines historiques : Le Rose et le Noir (1996) et La longue marche des gays (2002), bientôt chroniqués dans ces colonnes...

Bibliographie :
-  De la culture en Amérique , Editions Gallimard, novembre 2006.
-  Theater, Sur le déclin du théâtre en Amérique (et comment il peut résister en France) , La Découverte, mai 2006.
-  Le Rose et le Noir, Les homosexuels en France depuis 1968 , Editions du Seuil, 1996, réédition en poche, Points/Seuil 2000.
-  La longue marche des gays , Gallimard, 2002, collection Découvertes Gallimard.

Pour plus d’informations vous pouvez vous reporter à son site personnel, très complet en articles et documents : http://www.fredericmartel.com/

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