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SHS-L | Bibliographie indicative du Pôle "Recherche" : « LES MINORITES SEXUELLES FACE AU PHENOMENE COMMUNAUTAIRE »

dimanche 11 novembre 2007, par Julien Tardif

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Atelier mensuel associatif de réflexion en SHS

« LES MINORITES SEXUELLES FACE AU PHENOMENE COMMUNAUTAIRE »

Résumé du programme de recherche :

Penser un pluralisme dans les formes de revendications politiques et morales dans l’action militante. L’objectif étant d’interroger la place des revendications sur le seul registre juridique (revendication pour l’égalité des droits, qualification des minorités sous le seul vocable de « victimes ») à partir de formes de reconnaissances qui se prêtent moins au registre public (donc plus intimes) mais qui sont aussi essentielles pour la construction de l’identité personnelle ; et qui selon nous recouvre la réalité de ce que l’on nomme le « phénomène communautaire ». Ce phénomène tant décrié médiatiquement et politiquement en France nous proposerons donc de l’aborder sous l’angle des travaux en sociologie cognitive et pragmatique et en philosophie morale. Cela renvoie à la question du « care » (soin, souci des autres, sollicitude…) dans les études féministes anglo-saxones, et pour les études non féministes, aux travaux sur la possibilité de penser une « politique de la reconnaissance » autour des travaux du philosophe allemand Axel Honneth et une « politique de la décence » avec le philosophe israélien Avishai Margalit. Des approches qui ont toutes pour point commun de se poser en complément des théories classiques sur le seul bien commun du « juste », de la revendication de « justice ».

Pour plus de détails : cf. le texte d’orientation : SOCIOLOGIE Peut-on penser la notion de "communauté" et les revendications des groupes minorisés et leurs portées morales, dans une anthropologie du partage et des formes coopératives d’échanges matériels et symboliques ?

Pour plus d’informations sur les enquêtes envisagées et les raisons d’une telle initiative qui mixte les objectifs des premiers cafés-débats en 1992 du regretté Marc Sautet et des universités dites « populaires ».

Lien pages SHS-L

Entre café-débat et université populaire…

« La première version de l’Université populaire date de la fin du XIXe siècle, à l’époque de l’Affaire Dreyfus. Des professeurs, des intellectuels, des historiens, des écrivains, des philosophes y proposaient des cours gratuits à destination de ce qu’il était convenu alors d’appeler la classe ouvrière. La seconde version vise des objectifs semblables bien qu’actualisés : démocratiser la culture et dispenser gratuitement un savoir au plus grand nombre. La culture y est vécue comme un auxiliaire de la construction de soi, non comme une occasion de signature sociale […] L’Université Populaire retient de l’Université traditionnelle la qualité des informations transmises, le principe du cycle qui permet d’envisager une progression personnelle, la nécessité d’un contenu transmis en amont de tout débat. Elle garde du café philosophique l’ouverture à tous les publics, l’usage critique des savoirs, l’interactivité et la pratique du dialogue comme moyen d’accéder au contenu »

Source Site de l’université populaire de Caen créée par le philosophe Michel Onfray
- lien Michel Onfray
- sur les cafés-philo

- ainsi que mon enquête de Licence2 (Ex Deug) sur le mouvement des Cafés-Débats en doc joint

Word - 528 ko
Enquête sur les cafés philos

SOMMAIRE :

N.B. le texte de cet article est en format Word à télécharger en fin d’article

- I. POUR UNE POLITIQUE DE LA DECENCE…

- II. POUR UNE POLITIQUE DE LA RECONNAISSANCE…

- III. LES TRAVAUX DU MAUSS MOUVEMENT ANTI UTILITARISTE DANS LES SCIENCES SOCIALES

- IV. SOCIOLOGIE DES PROCESSUS COGNITIFS DE CATEGORISATION DES GENS : VARIA DES PROPRIETES SELON LES AUTEURS...

IV.1. ASPECTS PRESCRIPTIFS : BECKER - BOURDIEU - SAYAD - GUILLAUMIN - MEMMI

IV.2. ASPECTS PRAGMATIQUES ET MORAUX : GOFFMAN - CONEIN - HACKING - GAYET-VIAUD - NOIRIEL - BAZIN - SANCHEZ-MAZAS

- V. LES TRAVAUX DE PRAGMATIQUE FRANCAISE : pour un dialogue renouvelé entre la philosophie morale et politique & la sociologie


- VI. PENSER L’ORDINAIRE EN POLITIQUE ET LES FORMES D’ATTACHEMENTS CONCRETS COMME UN BIENFAIT : LE RENOUVEAU DES ETUDES FEMINNISTES FACE A LA QUESTION DE LA JUSTICE

- VII. SUR LES REFLEXIONS AUTOUR DU COUPLE MINORITE – VICTIME

- VIII. SUR LE COMMUNAUTARISME APPROCHE ANGLO-SAXONNE ET POINT DE VU CRITIQUE …


- IX. SUR L’ACTION COLLECTIVE ET LE MILITANTISME : PENSER LE PLURALISME ET LA QUESTION MORALE DANS LES REVENDICATIONS SOCIALES

I. POUR UNE POLITIQUE DE LA DECENCE…

Avishai MARGALIT, La société décente, Editions Climats, 1998

Depuis John Rawls, la théorisation marxiste de la société révolutionnaire a, en grande partie, laissé la place, aux Etats-Unis comme en France, à l’interrogation libérale sur les conditions d’une société juste, c’est-à-dire d’une société qui articulerait de façon équitable le droit à la liberté et le droit à l’égalité. Avishaï Margalit ne récuse pas la légitimité de cette problématique libérale (la critique du totalitarisme est un acquis sur lequel on ne peut revenir) ; mais il en dénonce la trop grande abstraction. En se centrant sur la question du Droit, les libéraux (de droite comme de gauche) tendent en effet à oublier que les rapports quotidiens des individus concrets s’organisent d’abord selon la dialectique de l’honneur et de l’humiliation (comme en témoigne de façon, à ses yeux, privilégiée, le conflit israelo-palestinien). Si donc nous appelons "décente" (ou "civilisée") une société dont les institutions ne donnent jamais à ses membres - en théorie ou en pratique - une raison de se sentir humiliés, alors la réalisation ou le maintien d’une société décente est bien le préalable absolu de toute société réellement juste. Il s’agit dès lors - à partir d’une véritable phénoménologie de la vie quotidienne - de dégager peu à peu les contours (effectifs) de cette "common decency" sans laquelle les bonnes intentions libérales ne peuvent que se retourner en leur contraire. On reconnaît évidemment le concept majeur de la philosophie politique de G. Orwell. C’est donc sous le signe du "socialisme orwellien" que Margalit place explicitement son travail ; jusqu’à épouser à la perfection l’exigence - décisive chez Orwell - d’une écriture transparente comme "a window pane". D’où le jugement enthousiaste de Michael Walzer (le principal représentant de la Gauche communautariste américaine) : "C’est un livre splendide, (...) merveilleusement attentif aux détails et aux nuances de la vie quotidienne." Avishaï Margalit, né en 1939, est professeur de philosophie à l’Université de Jérusalem et collaborateur régulier de la "New-York Review of Books".

La dédicace du directeur de collection France Inter 06 mars 2000
Jean-Claude Michéal

Avishai MARGALIT, l’éthique du souvenir, Climats, 2006, 224p. 19 €.

Un colonel lors d’un entretien avec la presse ne se souvient pas du nom d’un de ses soldats abattu lors d’une récente opération et soulève l’indignation. Mais a-t-il commis une faute morale ? Tel est le point de départ du philosophe israélien Avishai Margalit qui, dans La Société décente, critiquait l’humiliation que pouvaient ressentir certaines personnes face aux institutions, enclines à les considérer comme de simples numéros. Ici c’est à la mémoire qu’il s’attache et à ce qu’elle révèle de notre souci d’autrui. Car qu’est-ce qui se joue dans l’oubli de ce nom ? Ne suspecte-t-on pas l’officier de manquer d’attention pour ses hommes ? Oublierait-il le nom d’un de ses proches, par exemple sa mère, à moins d’être malade ? La réflexion d’A. Margalit est pour reprendre ses propres termes une « philosophie du par exemple » et non une « philosophie du c’est-à-dire », avide de définitions et de principes généraux. C’est à partir de l’analyse serrée d’exemples, réels ou fictifs, qu’il appréhende la question du souvenir. Y a-t-il donc un devoir de mémoire ? A. Margalit distingue les relations denses, qui s’établissent avec nos proches, notre famille, nos amis, notre communauté, et les relations ténues que nous avons avec les autres êtres humains. L’éthique dit comment nous devrions vivre avec ceux avec lesquels nous avons des relations denses, la morale dit comment nous devons nous comporter vis-à-vis des autres. Pour A. Margalit, il y a une éthique mais pas une morale du souvenir : autrement dit, je dois me souvenir de ceux avec lesquels j’ai des relations denses, et c’est à ce titre que l’on souhaiterait que le colonel se souvienne du nom de son soldat tué en opération. Mais qu’en est-il alors de la Shoah ? Y a-t-il un devoir de mémoire universel ou bien ce devoir n’incombe-t-il qu’aux communautés concernées ? Pour l’auteur, il est des événements qui incarnent le mal absolu et qui sapent les fondements mêmes de la morale. Vis-à-vis d’eux, il y a alors un devoir de mémoire universel même si l’humanité ne constitue pas (encore ?) une communauté de souvenir.

Source Catherine Halpern revue sciences-humaines

II. POUR UNE POLITIQUE DE LA RECONNAISSANCE…

Axel HONNETH Sur Wikipedia

Axel HONNETH, La lutte pour la reconnaissance, grammaire morale des conflits sociaux, passages, les éditions du cerf, paris, 2000.

La philosophie sociale moderne, depuis Machiavel et Hobbes, présuppose un rapport d’hostilité entre des individus désireux de s’assurer une place au soleil ou plus simplement de garantir les conditions de leur survie. La société ne serait rien d’autre qu’une collection d’individus. La fonction de l’Etat, dans ce contexte, consiste à neutraliser leur antagonisme. La morale se trouve ainsi instrumentalisée. Le jeune Hegel se démarque de cette tradition en cherchant à comprendre les conflits humains dans la perspective d’une demande de reconnaissance. Il met ainsi en lumière la dimension morale inhérente à tout affrontement et reconstruit l’évolution sociale selon une succession de luttes réelles ou symboliques, dans lesquelles l’individu ne cherche pas tant à supprimer ou à abaisser son adversaire qu’à être reconnu par lui dans son individualité. L’amour, le droit, la solidarité offrent les cadres successifs où s’inscrit, à mesure que s’enrichissent les rapports humains, ce lien de reconnaissance. La psychologie sociale moderne permet de reprendre cette approche pour l’enraciner dans les mécanismes de formation de la personnalité humaine (les travaux de G. H. Mead et de D. Winnicott en particulier). En distinguant trois formes de mépris - l’atteinte physique, l’atteinte juridique et l’atteinte à la dignité de l’individu -, correspondant aux stades de développement du rapport de reconnaissance, Axel Honneth se dote d’un outillage conceptuel qui lui permet d’articuler une véritable "grammaire morale des conflits sociaux", fondée sur une théorie intégrée de l’homme et de la société. Ce faisant, il nous met aussi entre les mains un précieux instrument critique.

Article du Monde le 23 juin 2000 - Alexandra Laignel-Lavastine

Réduire les affrontements sociaux à de purs conflits d’intérêts ne suffit pas. Ce constat, les sociologues sont aujourd’hui de plus en plus nombreux à le partager : en s’obstinant à rechercher les mobiles qui poussent les individus à agir ou à se révolter sans jamais les rattacher à la poursuite d’un quelconque idéal moral, ne risque-t-on pas de rendre indéchiffrable la signification et la portée même de leurs luttes, qu’il s’agisse de celles des femmes, des homosexuels, des chômeurs ? Le philosophe Axel Honneth, que cet ouvrage confirme comme l’un des esprits les plus originaux de la génération qui a succédé à Jürgen Habermas en Allemagne, en est lui aussi convaincu. La grande faiblesse du modèle "utilitariste", longtemps dominant, tient surtout, à ses yeux, au fait qu’il méconnaît le rôle moteur joué, dans le développement de la société, par ce qu’il appelle les "demandes de reconnaissance". Loin de se ramener à une simple concurrence pour l’acquisition de biens rares - prestige social, meilleures conditions matérielles -, il n’est pas de mobilisation qui ne trouve sa source, montre-t-il, dans le besoin du sujet "de se savoir respecté dans un environnement socioculturel comme un être à la fois autonome et individualisé".

Axel HONNETH, La société du mépris : Vers une nouvelle Théorie critique, édition la découverte, 2006

Présentation de l’éditeur Les individus ont souvent - et à raison - le sentiment de vivre dans une société du mépris. Ils perçoivent que l’accroissement des possibilités de réalisation de soi conquises au cours du XXe siècle donne lieu aujourd’hui à une récupération de ces idéaux par le néo-libéralisme. N’est-ce pas là un paradoxe ? Comment expliquer que les progrès des décennies passées soient à ce point détournés pour légitimer une nouvelle étape de l’expansion capitaliste ? Comment, à l’inverse, concevoir une théorie critique de la société lorsque les exigences d’émancipation dont elle se réclame se muent en idéologie ? Autant de questions abordées ici par le philosophe et sociologue Axel Honneth, à la lumière d’une pensée profondément originale. Les textes de ce volume offrent un aperçu du chantier théorique dans lequel il est engagé de longue date. Inscrit dans le sillage de la philosophie sociale de l’Ecole de Francfort dont il est un des représentants contemporains majeurs, il reconstruit ses orientations de fond pour mieux pointer son actualité. Il s’emploie surtout à mettre au jour les " pathologies sociales " du temps présent, qu’il analyse comme des évolutions affectant les conditions fondamentales d’une vie sociale réussie. Ce geste critique s’inscrit au plus près de l’expérience sociale des sujets sociaux soumis au mépris et s’articule avec force à une morale de la reconnaissance. Ce livre traduit un effort rigoureux pour concevoir une théorie critique de la société offrant des perspectives nouvelles et précieuses pour affronter certains enjeux politiques et sociaux majeurs du XXIe siècle.

Axel HONNETH La réification : Petit traité de Théorie pratique, Gallimard, 2007

Présentation de l’éditeur Théorie critique, autrement appelée " Ecole de Francfort ", fait retour, avec la troisième génération représentée par Axel Honneth, à la " philosophie sociale ". C’est-à-dire à l’analyse des processus de développement qui sont vécus comme manqués ou perturbateurs. Dans sa quête d’une critique des " pathologies du social ", la Théorie peut-elle également faire retour à des concepts marxistes ? Soit le concept, fixé par Georg Lukacs, de " réification " - colonisation du monde vécu par la généralisation unidimensionnelle de l’échange marchand à toute interaction sociale, en sorte que les sujets perçoivent partenaires et biens comme des objets. La Théorie critique, pour sa part, distingue trois formes de réification - intersubjective (le rapport aux autres), objective (le rapport au monde) et subjective (le rapport à soi) - également fondées sur l’oubli préalable de la reconnaissance de l’autre. La réification intersubjective résulte aujourd’hui de pratiques nouvelles qui considèrent les hommes indépendamment du monde vécu auquel ils appartiennent - depuis l’abolition de la substance juridique du contrat de travail jusqu’à la réduction des dons de l’enfant à un objet de mesure génétique et de manipulation. L’autoréification - saisir ce qu’on éprouve psychiquement comme objets à observer ou à produire de manière normée - est le fruit des pratiques institutionnalisées de présentation de soi : des entretiens d’embauche ou du coaching à la recherche d’un partenaire amoureux sur Internet. Demeure, pour Axel Honneth, " une certaine inquiétude : celle de voir nos sociétés prendre le chemin que Lukacs, en utilisant des moyens insuffisants et en généralisant à l’excès, a entrevu il y a quatre-vingts ans ".

Emmanuel RENAULT, Mépris Social - Ethique et politique de la reconnaissance, Editions du passant, 2000.

Sans contester l’intérêt d’une prise en compte des questions politiques du point de vue des normes morales, Emmanuel Renault propose dans cet ouvrage un changement de point de vue. Au lieu de partir des normes du bien et du juste, pourquoi ne pas prendre pour fil conducteur les expériences d’injustice et du déni de dignité, les expériences de ceux qui se savent socialement méprisés ? On verra à la lecture comment ce changement de point de vue permet de formuler des normes de justice plus larges et plus opératoires que celles de la traditionnelle justice distributive, tout en intégrant la question du respect des différents niveaux de l’identité (identité personnelle, professionnelle, culturelle...) dans une théorie indissociablement morale et politique : la politisation des exigences morales s’y substitue à la dépolitisation morale de la politique. Dans la mesure où les expériences de ceux qui se savent socialement méprisés sont des expériences du déni de reconnaissance, la critique de la société prend ici la forme d’une théorie de la reconnaissance. Emmanuel Renault trouve ainsi l’occasion d’actualiser les célèbres analyses de Hegel sur la lutte pour la reconnaissance, tout en se confrontant à l’actualisation déjà proposée par Axel Honneth, l’héritier d’Habermas à l’Université de Francfort, dans un ouvrage précisément intitulé La lutte pour la reconnaissance (Cerf, 2000). A la croisée de l’histoire de la philosophie, de la philosophie morale et de la philosophie sociale, de la politique et des sciences sociales, cet ouvrage s’inscrit ainsi dans la tradition de la Théorie critique initiée par Horkheimer et Marcuse, poursuivie par Adorno, Habermas et Honneth.

Paul RICOEUR Parcours de reconnaissance, Stock, 2004

Conjurer la méconnaissance de soi Mais « reconnaître » c’est aussi se reconnaître soi-même, c’est-à-dire conjurer tout à la fois le risque de cette autre méprise qu’est la méconnaissance de soi-même - laquelle consiste à se tromper soi-même, à se prendre pour ce que l’on n’est pas - que le risque de l’oubli et du parjure, tant il est vrai qu’on ne se trompe pas sur soi sans se tromper aussi sur les autres et sur la nature des relations que nous avons avec eux. La reconnaissance se fait donc reconnaissance mutuelle, reconnaissance de l’autre dans son irréductible différence, le risque n’étant plus ici celui de la méprise, mais du mépris... Jean Blain - Lire

III. LES TRAVAUX DU MAUSS MOUVEMENT ANTI UTILITARISTE DANS LES SCIENCES SOCIALES

Article de poly consacré au MAUSS

Alain CAILLE, Don, intérêt et désintéressement, La découverte, ([1994] 2005)

S’il valait, je crois, la peine de rééditer le présent livre, épuisé depuis plusieurs années, c’est parce que les articles qu’il rassemble et notamment les trois textes principaux - la critique de Pierre Bourdieu, la relecture de La République de Platon et la réflexion sur le don, l’intérêt et le désintéressement (et sur Derrida...) - correspondent à des moments charnières dans la réflexion du MAUSS (Mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales). Avant l’explicitation d’un paradigme du don (ici esquissé), qui aura été le travail principal des dix dernières années de La Revue du MAUSS, il fallait s’expliquer en profondeur sur ce qui fait problème dans l’ axiomatique de l’intérêt et dans l’utilitarisme ou, à l’inverse, dans l’an-utilitarisme d’un Jacques Derrida. C’est que la recherche d’un don absolument pur et désintéressé est aussi illusoire et démobilisatrice, pour la pensée comme pour l’action, que la réduction de toute action aux calculs intéressés qui sont censés l’inspirer. Ce n’est qu’une fois clairement prémuni des séductions de ces deux frères ennemis qu’il est possible de commencer à avancer pour de bon.

Jacques T. GODBOUT

Lien vers ces travaux

Jacques T. GODBOUT, Ce qui circule entre nous. Donner, recevoir, rendre Seuil, coll. La couleur des idées, Paris, avril 2007

La pensée dominante assure que ce qui circule entre les hommes se définit essentiellement par l’échange marchand. Or le lien social n’est pas seulement fait de calculs et d’intérêts réciproques. Fondateur de la pensée libérale, Adam Smith l’avait pressenti il y a deux siècles, et avançait le concept de sympathie, puissant ressort de l’action humaine que les neurosciences mettent aujourd’hui en évidence. Plus tard, c’est Marcel Mauss qui posera les bases théoriques d’une véritable pensée du don. Sur le bénévolat, le don d’organes, certes ; mais aussi sur la famille, l’art, la justice et même, pourquoi pas, la rationalité instrumentale ; sur la théorie des jeux et l’analyse stratégique, que nous apprend aujourd’hui ce modèle du don ? Pourquoi le don est-il toujours et partout présent ? Même quand, apparemment, il n’a plus de raison d’être, nous constaterons qu’il est là, malgré tout. Car le don ne se réduit pas à la bienveillance qui fonde la morale, ni à la pitié ou la compassion de Schopenhauer décriée par Nietzsche. Le don est dangereux, comme le rappelle ce mot de Confucius : « Pourquoi m’en veux-tu autant ? Je ne t’ai pourtant rien donné. » Le don fait appel à une multitude de « passions » : honneur, prestige, image de soi... En se bornant à étudier la seule circulation marchande, les théoriciens du libéralisme occultent tout un pan de la réalité sociale et contribuent, sans le vouloir, à la désespérance générale. Fruit de dix années de recherches, cet ouvrage, en s’intéressant aux échanges humains qui ne passent pas par le marché ou la redistribution publique, veut nous aider à mesurer les limites de la mondialisation marchande."

intervention radiodiffusée autour de cet ouvrage

Marcel HENAFF, Le prix de la vérité, le don, l’argent, Le Seuil, La couleur des idées, 2002

Au coeur de ce livre, il y a une interrogation philosophique et anthropologique sur l’énigme du don, sur le sacrifice, sur la logique de la dette et sur les paradoxes de la grâce. Y a-t-il des biens réfractaires à toute évaluation marchande ? Existe-t-il un rapport entre la vérité - et la discipline qui en fait sa question propre, la philosophie - et l’argent ? Bref, y a-t-il un prix de la vérité ? Qu’est-ce que donner ? Est-ce offrir quelque chose ? Le problème est ailleurs : donner, c’est séduire, c’est défier pour lier ; c’est toujours honorer, c’est reconnaître pour être reconnu. Donner, c’est se donner. Pourquoi sacrifier ? Pourquoi existe-t-il de la dette ? Envers qui ? Cet univers du don constitue le coeur du lien social, il ignore sans s’y substituer l’échange marchand. Le geste de donner pose la question éthique radicale : qui est autrui pour que je le reconnaisse et qu’il me reconnaisse selon les impératifs de la dignité ? En quoi l’argent a-t-il le pouvoir de menacer cette exigence ?

Alain CAILLE, « De la reconnaissance, Don, identité et estime de soi », n°23, Revue trimestrielle du MAUSS, édition la découverte.

Pendant au moins deux siècles, l’essentiel du conflit dans les socié¬tés modernes aura porté sur les inégalités économiques. Depuis les deux ou trois dernières décennies, au contraire, il s’organise au premier chef à partir de la question dite de la reconnaissance : qu’il s’a-gisse du genre, des minorités ethniques, culturelles ou religieuses, de la sexualité, mais aussi des conflits économiques eux-mêmes, tout le monde veut d’abord voir reconnue et respectée son identité, individuelle et/ou collective. Sans cette reconnaissance, qui fournit les bases de la dignité et de l’estime de soi, nous ne saurions vivre. Mais identité, respect et reconnaissance peuvent-ils se produire et se distribuer de la même manière que les biens économiques ? Sont-ils même susceptibles d’être distribués de manière égale ? Ces questions sont, aux États-Unis, en Grande-Bretagne et en Allemagne, au coeur des débats les plus aigus de la philosophie morale et politique contemporaine - et aussi au coeur des luttes sociales bien concrètes pour la reconnaissance, évidemment. Ce numéro, qui accueille certains des principaux protagonistes du débat, y fournit une solide introduction. Mais, au-delà, sont esquissées ici des reformulations inédites qui proposent, dans le sillage de Hegel, d’Arendt et de Marcel Mauss, de lier étroitement l’interrogation sur la reconnaissance à la question du don agonistique. Le don n’est-il pas en effet le moyen par lequel s’opère la reconnaissance de l’autre, à la fois dans son altérité et dans son identité ? Par lequel on mesure sa valeur ? Et, réciproquement, être reconnu, n’est-ce pas être reconnu comme un donateur généreux, que ce soit de son temps, de son énergie, de ses talents ou de son travail ? Et n’est-ce pas également à ce titre qu’on est susceptible d’être estimé et de s’estimer soi-même ?

Alain CAILLE, "La sociologie de l’intérêt est-elle intéressante (à propos de l’utilisation du paradigme économique en sociologie)", Sociologie du travail, n°3, 1981, p.257-274.

Quel est l’intérêt pour la sociologie d’emprunter à l’économie néoclassique son paradigme fondateur ? Dans leurs différences, les œuvres de R. Boudon, M. Crozier et P. Bourdieu reposeraient sur une identique axiomatique de l’intérêt, et se liraient alors comme variations autour d’une "gigantesque tautologie". Cette axiomatique postule que le comportement des acteurs sociaux n’est analysable (et analysé) que dans la mesure où il vise à la satisfaction d’un intérêt. L’intérêt peut être perçu comme étant de nature individuelle (Boudon) ou comme structuré par la situation de classe (Bourdieu) mais, dans les deux cas le sujet est censé doté d’une certaine rationalité, entendue au sens d’une cohérence dans les choix, seule garante de l’intelligibilité sociologique. L’unité et la généralité de l’axiomatique sont encore renforcées par le fait que nos trois auteurs assimilent également les acteurs sociaux à des joueurs et font référence, de façon tantôt métaphorique et tantôt réaliste, aux modèles de la théorie des jeux. L’homo sociologicus est donc un joueur intéressé (le jeu comporte un ou des enjeux) et susceptible de calculer et de définir une stratégie approximativement rationnelle. Il n’est pas l’homo economicus en personne, mais assurément le proche parent.

Fiche de lecture en doc joint

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Caillé sociologie de l’interet interessante ?

En réponse :

Pierre BOURDIEU, « Chapitre 5 : Un acte désintéressé est-il possible ? », p147-173, Transcription de deux cours au Collège de France à l’université de Lyon II (1988), In Raisons pratiques, sur la théorie de l’action, édit. du Seuil, Paris, 1994.

Extraits : Les agents sociaux n’agissent pas sans raison, ce qui ne signifie pas qu’ils sont rationnels. Ils peuvent avoir des conduites raisonnables sans être rationnels. La sociologie postule que les agents sociaux n’accomplissent pas des actes gratuits (immotivé, arbitraire, ce qui ne coûte rien, non lucratif). […] L’intérêt s’oppose au désintéressement, à l’indifférence. On peut être intéressé à un jeu (non indifférent) tout en étant désintéressé. L’indifférent ne voit pas à quoi il joue, il n’a pas les principes de vision et de division nécessaire pour faire des différences. C’est l’ataraxie des stoïciens (détachement qui n’est pas désintéressement). Tout champ social tend à obtenir de ceux qui y entre, ce rapport au champ, de type illusio (ou libido) (non indifférences aux enjeux, qui va jusqu’à vouloir faire la révolution dans le champ). Les gens qui occupent des positions opposées dans un champ ont un accord caché et tacite (préréflexif) sur le fait qu’il vaut la peine de lutter face à ce qui est en jeux. Chaque champ impose un droit d’entré tacite "Que nul n’entre ici s’il n’est géomètre" (Platon), c’est à dire que nul n’entre ici s’il n’est prêt à mourir pour un théorème (ex sculpture de la cathédrale d’Auch : deux moines se battant pour le bâton de prieur). Une des tâche de la sociologie est de déterminer comment le monde social constitue la libido biologique en libido sociale spécifique.

Alain CAILLE, (sous la dir. de) La quête de reconnaissance, La Découverte, 2007.

Présentation de l’éditeur De plus en plus, dans tous les secteurs de la société, au travail, dans les relations entre groupes sociaux ou entre traditions culturelles ou religieuses, entre les sexes ou les générations, dans les rapports à l’État et l’administration, ou même en famille, les individus se sentent mal ou guère reconnus. Ils aspirent à la « reconnaissance », nouveau maître mot. De même au plan collectif : durant les deux derniers siècles, les luttes sociales se sont massivement présentées comme des luttes pour la redistribution de la richesse ; elles apparaissent principalement aujourd’hui comme des luttes pour être reconnus. La thématique de la reconnaissance est ainsi devenue centrale en sociologie ou en philosophie politique, comme elle l’est dans la réalité même. Une société juste, pense-t-on maintenant souvent, est celle qui accorde à tous la reconnaissance sans laquelle nous ne saurions vivre. Mais pouvons-nous tous être reconnus, et reconnus à égalité dans nos singularités ? Qu’est-ce qui anime la demande de reconnaissance ? Et l’offre de reconnaissance, par les médias, les directions d’entreprise ou les appareils politiques, n’est-elle pas souvent illusoire et manipulatrice ? Qu’est-ce alors qu’une reconnaissance authentique ? Sur toutes ces questions brûlantes, cet ouvrage apporte le diagnostic et les réponses de sociologues connus (et reconnus) et soulève une question inédite : l’étude des luttes de reconnaissance n’est-elle pas l’objet par excellence non reconnu de la sociologie, celui qui fonde son identité disciplinaire ?

Table des matières Introduction, par Alain Caillé

I / Souffrance, sentiment d’injustice et quête de reconnaissance

- 1. Injustices et reconnaissance, par François Dubet
- 2. L’épreuve comme reconnaissance : ordalie et jeunes générations, par David Le Breton
- 3. Psychanalyse et psychodynamique du travail : ambiguïtés de la reconnaissance, par Christophe Dejours
- 4. Qualités du travail et critique de la reconnaissance, par Michel Lallement
- 5. Honneur, dignité et réciprocité, par Luis R. Cardoso de Oliveira

II / Tous reconnus ? De quelques difficultés du droit à la reconnaissance

- 6. La valeur d’un homme, par Patrick Pharo
- 7. De la théorie de la reconnaissance à la sociologie des valeurs, par Nathalie Heinich
- 8. Grammaire de la reconnaissance, individuation et ordres sociétaux, par Laurence Roulleau-Berger
- 9. Qui reconnaît-on ? L’identité dans la reconnaissance, par Shmuel Trigano
- 10. Le discours du respect , par Emmanuel Renault

III / Sociologie générale et théorie de la reconnaissance

- 11. Reconnaissance et sociologie, par Alain Caillé
- 12. La reconnaissance fait-elle société ? Pour un contre-Hobbes sociologique, par Philippe Chanial
- 13. Axel Honneth et la sociologie. Reconnaissance et théorie critique à l’épreuve de la recherche sociale, par Olivier Voirol
- 14. Reconnaissance : avec Paul Ricoeur et Axel Honneth, par Laurent Thévenot
- 15. Sociologie économique et théorie de la reconnaissance, par Jean-Louis Laville

Alain CAILLE, Christian LAZZERI, Michel SENELLART (dir.) Histoire raisonnée de la philosophie morale et politique Tome 1 et 2, La découverte , 2001 (réédition Flammarion 2007).

Présentation de l’éditeur

Être heureux, seuls ou ensemble : individus ou communautés peuvent-ils s’assigner un autre objectif ? Comment penser cet « être ensemble » ? Au cœur de cette interrogation s’en dissimule une autre, âprement discutée depuis vingt-cinq siècles : est-il d’autre fondement possible au politique et à la morale que l’intérêt ? Mais l’intérêt, à son tour, consiste-t-il en autre chose que la poursuite du bonheur, du plaisir et de l’utilité ? De quels instruments intellectuels la pensée politique disposent-elles pour penser cette articulation ? C’est à partir de ces questions que s’organise cet ouvrage, proposant une histoire de la philosophie morale et politique ambitieuse et originale. Une quarantaine de spécialistes français et étrangers, parmi les plus reconnus dans leur domaine, y présentent de manière accessible le résultat de leurs travaux. De Platon à John Rawls, en passant par Machiavel, Adam Smith ou Rousseau, de Montesquieu à Max Weber, ils montrent comment les interrogations se déplacent et les hypothèses se reformulent, mettant au jour les ruptures et les continuités. Cette histoire « raisonnée » de la philosophie morale et politique, sans méconnaître les clivages irréductibles, choisit de montrer qu’entre les doctrines parfois les plus opposées peut surgir un dialogue et que des points de rencontre et de débats inattendus peuvent alors se créer. Destiné à un public d’étudiants et d’enseignants, mais aussi au plus grand nombre, ce livre, qui est à la fois un outil d’initiation et l’exposé des recherches les plus récentes, constitue un ouvrage de référence sans équivalent.

Lien vers les sommaires Tome 1 et 2

Jon ESLTER Sur le désintéressement

Site de ses cours au collège de France - Chaire de rationalité et sciences sociales

Synthèse de la leçon inaugurale

Le même mot latin, ratio, est à la racine de deux traditions intellectuelles à la fois très différentes et liées entre elles. Pour les moralistes, la raison a toujours été opposée aux passions et, chez les modernes, aux intérêts. Pour les économistes modernes, au contraire, le choix rationnel va souvent de pair avec l’intérêt, au point que la poursuite rationnelle de l’intérêt est devenue une hypothèse de base. L’opposé du rationnel est, bien entendu l’irrationnel, qui comprend non seulement les passions mais aussi divers biais cognitifs.

La raison est une idée normative, qui est censée guider le comportement des agents dans l’espace public. La Bruyère note que « Ne songer qu’à soi et aux autres, source d’erreur en politique ». Pour corriger l’erreur, il faut considérer et les autres et l’avenir, dans une perspective impartiale qui donne le même poids à chaque personne et à chaque moment. En plus, il faut agir sur des croyances bien fondées, ce qui requiert un investissement optimal dans la collecte d’informations. On peut dire que l’inculcation de la raison est la tâche principale du précepteur du prince.

La rationalité est une idée explicative, qui est censée pouvoir rendre compte de l’action en la ramenant aux raisons de l’agent, c’est-à-dire à ses motivations et à ses croyances, supposées bien fondées. Bien que l’hypothèse de l’action rationnelle se soit révélée fragile en tant que système explicatif, elle garde une importance normative dans le sens de produire des impératifs hypothétiques : si tu veux ceci, fais cela. Dans ce sens, la poursuite de la rationalité est la tâche du conseiller du prince. Il lui dit comment agir pour réaliser le plus efficacement ses fins, quelles qu’elles soient. Il ne lui incombe pas d’imposer les demandes de la raison.

L’empire de la raison serait faible si elle n’était pas soutenue par la rationalité et l’amour-propre. En toute société, il existe une hiérarchie normative des motivations, selon laquelle on est blâmé de faire une certaine action par telle motivation, et loué d’avoir fait la même action par telle autre. Le plus souvent les mobiles désintéressés priment sur les mobiles intéressés. Un acteur rationnel qui n’est mû que par son intérêt aura donc intérêt à le cacher, afin de ne pas s’attirer des blâmes. Mais le besoin de l’estime des autres est sans doute moins important que le besoin d’estime de soi, ou l’amour-propre. Pour citer Jean Domat, « toute la déférence qu’a le coeur pour l’esprit est que, s’il n’agit pas par raison, il faut au moins croire qu’il agit par raison. »

L’intégralité de sa Leçon inaugurale a été publiée en 2006 aux Editions Fayard, dans son ouvrage intitulé Raison et raisons (10 €)

IV. SOCIOLOGIE DES PROCESSUS COGNITIFS DE CATEGORISATION DES GENS : VARIA DES PROPRIETES SELON LES AUTEURS

IV.1. ASPECTS PRESCRIPTIFS : BECKER - BOURDIEU - SAYAD - GUILLAUMIN - MEMMI

Howard S. BECKER, Outsiders, Etude de sociologie de la déviance, Ed. Métailié, traduit de l’américain en 1985 par J. P. Briand et J. M. Chapoulie, 244 pages, (1ère édition 1963).

Quatrième de couverture Outsiders a renouvelé l’approche de la délinquance en constituant un objet d’étude plus vaste, la déviance, qui inclut des comportements non conventionnels comme ceux des fumeurs de marijuana et des musiciens de jazz. De façon originale cette approche consiste aussi à prendre en compte à la fois le point de vue des déviants et celui des entrepreneurs de morale et des agents de la répression. Par ailleurs, exemple convaincant d’application rigoureuse de la méthode ethnographique à l’étude des sociétés modernes, Outsiders est un jalon majeur dans le développement de cette démarche. A ce double titre, le livre de Becker est, comme Asiles de Goffman, représentatif d’un des courants les plus féconds de la sociologie américaine, connu sous le nom " d’école de Chicago " puis " d’interactionnisme symbolique ". Constamment réédité aux Etats-Unis, remarquable par la clarté de son style, Outsiders est devenu un des principaux ouvrages de référence de la sociologie américaine. Dans la postface écrite pour l’édition française, l’auteur analyse les raisons du succès de son livre.

Albert MEMMI, Portait du colonisé, suivit du portrait du colonisateur, Ed. Gallimard, préface de Jean Paul Sartre, 1985, (1ère édition 1957).

Présentation de l’éditeur "J’ai entrepris cet inventaire de la condition du colonisé d’abord pour me comprendre moi-même et identifier ma place au milieu des autres hommes Ce que j’avais décrit était le lot d’une multitude d’hommes à travers le monde. Je découvrais du même coup, en somme, que tous les colonisés se ressemblaient ; je devais constater par la suite que tous les opprimés se ressemblaient en quelque mesure. " Et Sartre d’écrire : " Cet ouvrage sobre et clair se range parmi "les géométries passionnées" : son objectivité calme, c’est de la souffrance et de la colère dépassée. " Cet essai est devenu un classique, dès sa parution en 1957 : il soulignait combien les conduites du colonisateur et du colonisé créent une relation fondamentale qui les conditionne l’un et l’autre.

Un extrait non résumé en doc joint « chapitre : Portrait mythique du colonisé : naissance du mythe »

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Memmi portait du colonisé

Lien vers un entretien dans la revue Illusio avec Albert Memmi, Comparaison, compétition et hétérophobie, Entretien avec Patrick Vassort, Revue Illusio n°2, les barbares compétition et obsolescence de l’homme, 2005

Colette GUILLAUMIN, L’idéologie raciste. Genèse et langage actuel, Paris, La Haye, Mouton, 1972.

Il n’est point ici question d’une condamnation morale convenue, mais d’une œuvre de sociologie. L’essentiel, en effet, n’est pas l’objet de la croyance raciste - l’inégalité des êtres ou les particularités génétiques et morales -, mais la croyance elle-même, la volonté de distinguer son identité propre de celle d’autres groupes en fonction de signes distinctifs, individuels et collectifs. Le grand basculement s’opère au XVIIIe siècle : à une Nature ordonnée par Dieu selon une hiérarchie où chacun, depuis Aristote, trouve sa place dans une grande harmonie sociale, voire une division du travail, succède un univers désenchanté, mécaniste, où les principes de la biologie régissent désormais les êtres, donc leurs capacités supposées, leur subordination et leur exclusion possible. Depuis lors, la race n’apparaît pas comme un signe de nature biologique repérable dans les faits, mais plutôt comme une forme biologique d’exclusion sociale, utilisée comme signe, à seule fin de distinguer, discriminer, mettre à part. Les travaux des biologistes et généticiens sont salutaires, qui disent l’impossibilité de travailler avec une notion aussi indéfinissable que celle de race ; il n’empêche. La race, dans le langage ordinaire, est une modalité de distinction. Peu importe qu’elle ne corresponde à aucun outil classificatoire réel ; l’essentiel est que le terme permette l’acte : rejeter. A l’heure où les idéologies d’exclusion reprennent force, relire cette étude pionnière, qui a inspiré depuis toutes les grandes recherches sur le sujet, est un moment d’intelligence critique.

Extrait d’ouvrage (fiche de lecture chapitre XI La catégorisation (Analyse statique) et Chapitre XIV Le catégorisant) en doc joint

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Guillaumin catégorisation

Pierre BOURDIEU, « Chapitre 4 : Esprit d’Etat, genèse et structure du champ bureaucratique , Et Annexe : l’esprit de famille, Conférence à Amsterdam en juin 1991 », In Raisons pratiques, sur la théorie de l’action, édit. du Seuil, Paris, 1994, p.99-145.

Extraits : Il faut approfondir la thèse de Weber : "L’Etat est un X (à déterminer ; une communauté humaine chez Weber) qui revendique le monopôle de l’usage légitime, de la violence physique et symbolique sur un territoire déterminé et sur l’ensemble de la population correspondante". L’Etat impose une violence symbolique, parce qu’il s’incarne à la fois dans les structures objectives et aussi dans la "subjectivité", sous forme de structures mentales. L’institution instituée fait oublier qu’elle est issue d’une longue série d’actes d’institutions et se présente avec toutes les apparences du naturel […]L’Etat, impose tous les principes de classements fondamentaux (sexe, âge, compétence…) il est au principe de l’efficacité symbolique de tous les rites d’institution. Il faut rompre avec l’intellectualisme de la tradition néo-kantienne, pour comprendre cette soumission immédiate face à l’Etat. Les structures cognitives ne sont pas des formes de la conscience, mais des dispositions du corps. L’obéissance à l’ordre établis, n’est ni vécu comme une soumission mécanique à une force, ni comme consentement conscient à un ordre. Le monde social est parsemé de rappels à l’ordre qui ne fonctionnent comme tels que pour ceux qui sont prédisposés à les apercevoir, et qui réveillent des dispositions corporelles profondément enfouies, sans passer par les voies de la conscience et du calcul. Les marxistes s’interdisent de comprendre cette soumission, en restant enfermer dans cette "fausse conscience", en parlant d’idéologie que l’on pourrait vaincre par une "prise de conscience".

Pierre BOURDIEU, "Les rites d’institution", Ce que parler veut dire, l’économie des échanges linguistiques ; édition Fayard, 1982, p.121-134.

Extrait : Arnold Van Gennep à introduit la notion de rite de passage, mais cette théorie ne pose pas la question de la fonction sociale du rituel, et de la signification sociale de la ligne. En mettant l’accent sur le passage temporel (de l’enfance à l’âge adulte par exemple), cette théorie masque des effets essentiels du rite, à savoir de séparer ceux qui l’ont subi, non de ceux qui ne l’ont pas encore subi, mais de ceux qui ne le subiront en aucune façon et d’instituer ainsi une différence durable entre ceux que ce rite concerne, et ceux qu’il ne concerne pas.

Abdelmalek SAYAD, « Chapitre 10. Le poids des mots », la double absence, des illusions de l’émigré aux souffrances de l’immigré, Ed. Seuil, Collection Liber, préface de Pierre Bourdieu, 1999, p.305-317.

Extrait : L’intégration est cette espèce de processus dont on ne peut parler qu’après coup, pour dire qu’elle a réussi ou qu’elle a échoué ; consistant, idéalement, à passer de l’altérité la plus radicale à l’identité la plus totale. On s’imagine que le processus sociologique d’intégration peut être le produit d’une volonté politique, au moyen de mécanismes d’État. Le discours sur l’intégration, discours performatif, qui est nécessairement un discours sur l’identité, et sur le rapport des forces inégales dans lequel sont engagées ces identités, produit aussi un effet de vérité. Entremêlant deux principes opposés de cohérence : une cohérence avec les signes extérieurs de la scientificité et à coup d’arguments pseudo-techniques ; et une cohérence cachée, mythique dans son principe. La "mythologie scientifique", pulsion inconsciente qui porte à donner à un problème socialement important une réponse à la façon du mythe ou de la religion, c’est-à-dire totale ou totalitaire, une et unitaire […] Plus que tous les autres termes homologues, l’acception qu’on attache au mot "assimilation" illustre à merveille le point de vue ethnocentrique, point de vue dominant (des dominants), qui définit ce qui se produit et qui doit se produire, et dont on estime convenable qu’il se produise, le point de vue descriptif étant aussi ici un point de vue prescriptif, chez les assimilables et les "assimilés"

IV.2. ASPECTS PRAGMATIQUES ET MORAUX : GOFFMAN - CONEIN - GAYET-VIAUD - HACKING - NOIRIEL - BAZIN - SANCHEZ-MAZAZ

Bernard CONEIN Les sens sociaux, trois essais de sociologie cognitive, Economica, 2005

S’il y a donc un fil conducteur qui réunit ces trois essais, c’est bien que les relations sociales courantes sont d’abord ressenties et appréciées, elles ne sont ni des choses qu’on regarde comme des objets, ni des rapports sur lesquels on raisonne avec une théorie. L’appréhension des personnes et des relations peut prendre la forme d’une perception mutuelle, d’une attention partagée, d’une réaction émotionnelle ou d’un jugement sur des relations. Je conçois les sens sociaux comme une combinaison entre des évaluations portant sur nos relations avec autrui et des aptitudes attentionnelles qui contribuent à la coordination sociale. […] Interroger les processus de catégorisation sociale [1er essai], ce n’est pas seulement se demander comment les groupes ou les événements sociaux sont classés c’est aussi se demander si l’on peut attacher à une classification sociale une procédure de reconnaissance directe. Si l’on ne répond pas à cette question, on utilise à la fois le terme de catégorie et la notion de catégorisation en leu ôtant le caractère distinctif de ne pas être un simple synonyme de la notion de classification [Hors la spécificité du] jugement de catégorisation sociale est de ne pas se manifester comme un jugement de reconnaissance portant sur un objet visible, mais comme un processus relationnel de reconnaissance mutuelle […] Ce constat implique de revoir la manière dont la sociologie a conçu les problèmes de classification sans prendre en compte la cognition sociale.

Erving GOFFMAN, Stigmate. Les usages sociaux des handicaps (1963), traduit dans la Collection Le Sens commun, Éditions de Minuit, 1975.

Selon Erving Goffman, un individu est dit stigmatisé lorsqu’il présente un attribut qui le disqualifie lors de ses interactions avec autrui. Cet attribut constitue un écart par rapport aux attentes normatives des autres à propos de son identité (La sociologie de Erving Goffman, p.26).

Chaque individu est plus ou moins stigmatisé en fonction des circonstances, mais certains le sont plus que d’autres : tous peuvent être placés sur un continuum. Goffman distingue les dévalorisations corporelles, morales ou "tribales". Les exemples de stigmates sont nombreux et variés : parmi eux, le passé des individus, les handicaps, les tares de caractère, l’homosexualité, l’appartenance à un groupe donné, etc. L’acteur va donc tout mettre en œuvre pour cacher ce stigmate ou en tout cas éviter qu’il provoque un malaise chez son public. Goffman nomme contacts mixtes les interactions à risque entre "normaux" et stigmatisés. La stigmatisation n’existe finalement pas ; le stigmate ne trouve son existence que dans la valeur qu’on lui donne. Il semble malgré tout être une notion nécessaire à l’évolution de la société, car chaque individu a besoin de s’identifier comme "normal" en se comparant à ce qu’il interprète comme différent.

source Wikipedia

Carole GAYET-VIAUD, « Ce que la description ethnographique fait à la compréhension des conduites de politesse ». Communication aux Journées d’études « Ethiques et politiques du care, une ethnographie morale est-elle possible ? », Action concertée incitative (ACI) Terrains techniques et théories, 22 et 23 mai 2006, Nice.

Je voudrais proposer ici d’amorcer une réflexion sur les enjeux d’une analyse ethnographique des questions morales à partir du récit de quelques-unes des péripéties de l’enquête que j’ai menée ces dernières années sur les conduites de politesse entre inconnus dans l’espace urbain parisien. Je plaiderai à cette occasion pour l’adoption de la méthode ethnographique comme remède à la réduction de la politesse (et de toute exigence morale, aussi ancrée dans une codification sociale qu’elle puisse paraître) à un corpus de règles (ou de « codes ») auxquelles on serait tenu malgré soi et qu’il s’agirait simplement d’appliquer ou pas.

texte en doc joint

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Gayet faits d’impolitesse

Ian HACKING

Cours au collège de France (intégral)

sur la catégorisation des gens

Extrait : Je m’intéresse depuis longtemps aux classifications des gens, à la manière dont elles touchent les gens classifiés et à la manière dont leurs effets sur les gens peuvent à leur tour changer ces classifications. Depuis 1983 cet intérêt m’a conduit à entreprendre une série d’études qui se révèle presque inépuisable. Deux livres, l’un sur la personnalité multiple autour des années 1980, l’autre sur la fugue dissociative autour des années 1890. Des articles sur la criminologie et la dégénérescence, sur les abus commis sur les enfants, une étude sur l’origine des seuils de pauvreté, une autre sur la race

J’ai forgé deux expressions. La première, « façonner les gens »8, réfère aux manières selon lesquelles une nouvelle classification scientifique peut donner naissance à un nouveau type de personne. Une nouvelle façon d’être une personne, de se concevoir comme personne, est devenue réalité. D’où le titre de mes cours de 2002 et 2005. La deuxième expression, « l’effet de boucle », réfère aux manières dont une classification peut interagir avec les individus qui sont classifiés

Margareta SANCHEZ-MAZAS, Racisme et xénophobie, Paris, PUF, coll. Psychologie sociale, 2004

Les conceptions traditionnelles du racisme et de la xénophobie ne font pas suffisamment place aux besoins de reconnaissance qui traversent les sociétés contemporaines. Puisant ses concepts dans différentes disciplines des sciences sociales, à l’aide d’exemples tirés de l’histoire de l’Europe et des États-Unis, l’auteure montre en quoi la prise en compte des droits et de la dignité des personnes et des groupes constitue un enjeu démocratique fondamental. Comment promouvoir une société capable d’accueillir les différentes figures que prend le désir d’être reconnu ? Voilà en effet une question une discussion majeures aujourd’hui.

Ce livre s’adresse en particulier aux étudiants et chercheurs en sciences humaines, aux enseignants et éducateurs dans les domaines de l’interculturel ou de la citoyenneté ainsi qu’aux membres de mouvements associatifs concernés par les question du racisme et de la xénophobie.

Au carrefour des sciences de l’homme et de la vie, la psychologie sociale a développé un domaine propre : celui de la communication, des représentations sociales, de la dynamique des groupes, des émotions collectives et des idéologies. Cette collection présente des ouvrages français, européens et américains qui contribuent de manière originale à la connaissance de ces processus. Elle vise ainsi à marquer la présence et l’identité de la psychologie sociale dans le champ intellectuel.

Margarita SANCHEZ-MAZAS et Laurent LICATA (Ed.), L’Autre. Regards psychosociaux, Presses universitaires de Grenoble, 2005

Le rapport à l’Autre ne se laisse pas saisir dans des catégories simples. Il intervient dans une grande variété de situations dont on pressent qu’elles ont toutes quelque chose en commun. Mais faut-il appréhender de la même manière les situations anodines et les situations extrêmes ? Cet ouvrage propose une mise en perspective du regard psychosocial sur l’altérité en confrontant les approches théoriques et en présentant des recherches originales. Il aborde ainsi des problématiques sociétales actuelles, telles que le racisme, la xénophobie, le sexisme, la gestion du passé colonial, les relations entre l’Occident et le reste du monde, le conflit israélo-palestinien, la citoyenneté européenne ou les réactions collectives en périodes de crise. Autant de questions conflictuelles qui invitent la psychologie sociale à ouvrir ses horizons conceptuels.

Cv scientifique de Margarita SANCHEZ-MAZAS

Gérard NOIRIEL (Ed.), L’identification. Genèse d’un travail d’Etat, Belin, 2007

Actes du colloque septembre - octobre 2004. Organisé par l’UMR « Genèse et Transformation des Mondes Sociaux » (GTMS) Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales

Identifier une personne, c’est la reconnaître comme un individu unique, un être autonome, avec lequel il est possible d’entrer en relation. L’identification apparaît ainsi comme l’une des modalités fondamentales du lien social, car les individus ne peuvent nouer des rapports entre eux que s’ils se distinguent les uns des autres (y compris dans la cellule de base que constitue la famille). Depuis quelques d’années le nombre d’études consacrées à la question de l’identification des personnes a connu une progression exponentielle, à tel point qu’il n’est pas exagéré de dire que ce thème est devenu aujourd’hui un objet autonome de la recherche en histoire et en sciences sociales. Les textes rassemblés ici donnent un bon aperçu du dynamisme de ce nouveau chantier. Le problème n’est plus, désormais, de s’interroger sans fin sur la définition de "l’identité" dans les différentes "cultures", mais d’étudier les pratiques concrètes et les techniques d’identification "à distance", en les envisageant comme des relations de pouvoir mettant en contact les individus qui ont les moyens de définir l’identité des autres et ceux qui sont les objets de leurs entreprises. Les chercheurs n’ont pas attendu la fin du XXe siècle pour s’intéresser à cette question, mais l’une des originalités de ce livre tient à la perspective de très longue durée qui a été adoptée. Elle tranche sur des approches qui, jusqu’ici, étaient restées focalisées sur l’époque contemporaine.

Sommaire :
- Reconnaissance et identification des personnes dans la Rome Antique
- Du sceau au passeport, genèse des pratiques médiévales de l’identification
- Les pauvres et leurs " papiers " dans la France du XVIIIe siècle
- Les étranges chemins de la perfection, l’innovation criminologique en Allemagne et en Autriche au XIXe siècle
- Identifier les étrangers, genèse d’une police bureaucratique de l’immigration dans la France de l’entre-deux-guerres
- L’invention des " Nomades " en Europe au XXe siècle et la nationalisation impossible des Tsiganes
- Acteurs, pratiques et problèmes de l’identification des Juifs lensois (1940-1944)
- Les frontières intérieures de la citoyenneté soviétique, identification et restrictions résidentielles en Union Soviétique

Jean BAZIN, "A chacun son Bambara", in AMSELLE JL et MBOKOLO E., Au cœur de l’ethnie, La découverte, 1985, Paris, p.87-125.

Pourquoi faut-il absolument que "les bambaras" soient quelque chose, bêtes ou méchants, rustres ou philosophes, paisibles ou sanguinaires, ect… ? Double illusion : d’abord on suppose qu’être désignés d’un même nom est le signe assuré de quelque consubstantialité fondamentale. On suppose ensuite qu’un Bambara ne serait piller ou penser qu’en vertu de cette nécessité immanente, de ce "quelquechose" qui définit sa spécificité. C’est la bambaraité qui fait agir le Bambara et inversement chacun de ses actes la signifie : terrible logique de l’imputation, telle qu’elle est à l’œuvre dans toute lecture méta-sociale (raciste ou autre) de la réalité sociale.

Fiche de lecture en doc joint

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Bazin bambara

V. LES TRAVAUX DE PRAGMATIQUE FRANCAISE : pour un dialogue renouvelé entre la philosophie morale et politique & la sociologie

Lien vers le Groupe de Sociologie Politique et Morale de l’Ecole des Hautes études en Sciences Sociales (GSPM - EHESS)

Luca PATTARONI, « Le geste moral. Perspective sociologique sur les modalités du vivre ensemble », Carnet de bord, n°2 p.67-77, 2001.

lien vers l’article

La notion de morale elle-même a été ostracisée, soupçonnée de faire entrer une dimension prescriptive - pire « moralisante » - au sein d’une science à vocation descriptive. Par moral : il faut entendre les attentes qui pèsent sur chacun et orientent ses engagements en fonction d’une visée du juste ou encore du bien lorsqu’il s’agit d’analyser dans de nouvelles configurations relationnelles ce qui est attendu de chacun que ce soit en termes de devoir, de responsabilité, de solidarité ou encore de souci de l’autre, il est particulièrement intéressant de passer par la compréhension des ressorts moraux. La question de la régulation est plus qu’une simple question de discipline, elle fait fond sur différentes manières qu’ont les personnes d’aller vers l’autre ou plus généralement de se soucier d’un bien qui les dépasse (conviction sensibilité sens du devoir) C’est avec le souci d’une sociologie à même de reconnaître cette diversité des engagements des personnes, le spectre important des choses qui soucient chacun d’entre nous, que j’ai été amené à me pencher sur la place de la morale Une meilleure compréhension de ces logiques devrait nous permettre en fin de compte de resituer la morale dans l’espace du politique afin de penser les modalités d’une société véritablement plurielle

Luc BOLTANSKI, L’amour et la justice comme compétence, trois essais de sociologie de l’action, Métaillé, 1990

Certaines actions sont de l’ordre de la justice. Elles ont la réciprocité pour règle et prennent appui sur des principes d’équivalence permettant de fonder l’équilibre des relations et des échanges ou de dénoncer ce qui est contraire. Mais le sens de la justice n’est pas sans cesse en alerte et les gens ne passent pas leur temps à se demander ce qu’ils se doivent les uns aux autres. Il existe des actions d’un autre genre dont on dit qu’elles relèvent de l’amour. Elles se manifestent par la gratuité, le renoncement au calcul et, par conséquent, la mise à l’écart de l’équivalence devenue inutile. De ces différents modes d’action, mais aussi de la violence qui réduit la relation à un affrontement entre des forces, les gens sont tous capables. Mais comment en sont-ils capables ? Et comment font-ils pour passer, parfois soudainement, d’un mode à un autre ? Luc Boltanski examine la possibilité de traiter la justice et l’amour en tant que compétences et esquisse des modèles destinés à clarifier les capacités que les personnes mettent en oeuvre lorsqu’elles réclament justice, donnent gratuitement, recourent à la force ou encore lorsqu’elles basculent d’un mode à un autre. Ces modèles, appliqués à l’analyse de litiges permettent de mieux comprendre le sentiment d’injustice et les manoeuvres que les personnes entreprennent pour obtenir réparation. En effet les opérations que les acteurs d’un litige peuvent mettre en oeuvre pour faire valoir leur cause doivent, pour être acceptables, tenir compte de contraintes dont l’analyse permet de dégager des règles, que l’on peut décrire comme on décrit les règles d’une grammaire.

Luc BOLTANSKI, Laurent THEVENOT, De la justification les économies de la grandeur, Gallimard, 1991

Le champ de la philosophie politique et sociale est actuellement traversé par une ligne de clivage qui met d’un côté les partisans d’un universalisme formel, représentés par la Théorie de la justice de Rawls et la pragmatique transcendentale de Apel et Habermas, et de l’autre les avocats d’un pluralisme sans limite, pour lesquels les règles sociales procèdent des moeurs et des traditions de communautés concrètes forgées par une Histoire indéfiniment variée. L’ouvrage de Luc Boltanski et Laurent Thévenot, qui met habilement en commun les compétences d’un sociologue et d’un économiste, ouvre une troisième voie, celle d’une pluralité limitée de modèles capables de fonder l’accord dans des situations de litige. Les modèles sont à l’oeuvre dans les stratégies de justification employées par les acteurs sociaux pour s’orienter dans ces situations In le Monde Paul Ricoeur Le 23 Août 1991 Droit de cités

Laurent THEVENOT, L’action au pluriel - sociologie des régimes d’engagement, La découverte, 2006

Fondé sur la notion d’acteur et de situation, le concept de régimes d’action veut suivre au plus près les variables de la réalité, contre les présupposés théoriques monolithiques. Nouveaux développements à la pointe de la sociologie contemporaine.

Fiche de lecture : Gérard Rimbert, "La sociologie au fond du tiroir.", EspacesTemps.net, 2006

VI. PENSER L’ORDINAIRE EN POLITIQUE ET LES FORMES D’ATTACHEMENTS CONCRETS COMME UN BIENFAIT : LE RENOUVEAU DES ETUDES FEMINNISTES FACE A LA QUESTION DE LA JUSTICE

Claude GAUTIER, Sandra LAUGIER (sous la dir de), L’ordinaire et le politique, PUF, 2006

La référence à l’ordinaire, dans l’ordre du discours, dans les pratiques politiques, ou dans le domaine des sciences sociales, est moins fréquente que celle au « commun », au « populaire », ou au « quotidien ». La notion d’ordinaire est pourtant à la fois plus immédiate, et plus centrale. Elle s’oppose à la fois au « savant », au « théorique », à l’« historique » et au « tragique ». Mais l’ordinaire est-il si aisé à connaître et à comprendre ? Les analyses rassemblées dans ce volume partent, non d’une évidence partagée de l’ordinaire, mais d’une difficulté à penser l’ordinaire. Elles proposent, dans une démarche exploratoire, de clarifier l’idée d’ une « politique de l’ordinaire », et de confronter à cet effet des points de vue issus de plusieurs disciplines : philosophie, science politique, sociologie, anthropologie. Ce travail collectif rejoint des préoccupations récemment apparues pour le commun comme concept des sciences sociales. Sur le plan politique, la revendication de l’ordinaire et du commun permet de considérer autrement les problèmes de la démocratie, de la communauté, de l’égalité, et d’examiner à nouveaux frais les termes du débat qui opposent, depuis longtemps, libertariens et communautariens. Sur le plan éthique, l’examen attentif des pratiques sociales communes, de nos conversations et gestes ordinaires, de l’ordre des interactions publiques ou privées, permet de réorienter le questionnement moral.

Patricia PAPERMAN, Sandra LAUGIER , Le souci des autres - éthique et politique du care EHESS, Collection Raisons Pratiques, 2006.

Les perspectives féministes connaissent depuis une vingtaine d’années un développement considérable dans le champ académique anglo-saxon. Si les analyses en termes de genre sont désormais connues du public français, l’idée de care – mot habituellement traduit par soin, attention, sollicitude – n’a pas trouvé un accueil aussi évident. Les publications américaines sur l’éthique du care et ses rapports avec l’éthique de la justice ayant été comparées, non sans quelque sarcasme, à une véritable industrie, l’indifférence des milieux académiques et des féminismes français vis-à-vis d’un mouvement intellectuellement aussi important est étrange. Le moment semble donc venu de présenter l’éthique du care, et de mettre en évidence les raisons d’une telle résistance. C’est bien la dimension provocatrice de l’idée même d’une éthique du care qui la rend difficilement assimilable, et vulnérable. En réintégrant dans le champ des activités sociales significatives des pans entiers de l’activité humaine négligés par la théorie sociale et morale, ces approches ébranlent la partition entre des registres habituellement disjoints. Les questions triviales posées par le care – qui s’occupe de quoi, comment ? – font appel à une anthropologie différente comprenant dans un même mouvement la vulnérabilité, la sensibilité, la dépendance. Elles mettent en cause l’universalité de la conception libérale de la justice, installée en position dominante dans le champ de la réflexion politique et morale, et transforment la nature même du questionnement moral.

Guillaume LE BLANC, « penser la fragilité », Revue Esprit, Mars-Avril 2006, p.249-263.

Avec Judith Butler (Voir à ce sujet Vie précaire, Paris, Éd. Amsterdam, 2005 et Humain, inhumain, Paris, Êd. Amsterdam, 2005), nous pouvons penser que les formes mêmes de définition des limites de l’humanité ne sont pas assurées et qu’il existe dès lors une précarité fondamentale dans le fait même d’être humain qui mérite d’être exhibée au lieu d’être contournée au profit d’une seule enquête ontologiques qui se restreindré à l’analyse de la "phénoménologie de l’homme capable" (Parcours de reconnaissance, Paris Stock, 2004, chap.II).

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Le Blanc penser la fragilité

Guillaume LE BLANC, Vies ordinaires vies précaires, Editions du Seuil, 2007

« Ce livre est une tentative pour redonner voix et visage au précaire. Avoir une voix est sûrement le meilleur moyen d’avoir un visage ; mais avoir une voix, et par suite un visage, ne va pas de soi. La garantie de la voix est elle-même sans garantie. L’entrée dans la voix est la tâche de la critique sociale aujourd’hui. Cette dernière ne consiste pas à parler à la place des précaires, elle revient sur la voix précarisée pour en garantir le mode de diffusion. Si la vie ordinaire est puissance créatrice, ruse pour détourner le sens des normes et faire advenir de nouvelles normes, réciproquement la précarité annule cette puissance créatrice, arrache la vie à elle-même et, par suite, prive de voix. Faire effort pour revenir sur la voix elle-même précarisée, c’est ainsi contribuer à la créativité des vies ordinaires disqualifiées dans la précarité. Cette créativité est l’événement dont il importe d’être le contemporain. J’oppose à la précarité la voix des précaires » (extrait).

Retranscription de l’émission la suite dans les idées (France Culture) du 5 juin 2007 en doc joint

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Le blanc vie ordinaire vie précaire France Culture

Robert CASTEL, Les Métamorphoses de la Question Sociale : une Chronique du Salariat, Edition Gallimard, Folio Essai, 1995.

C’est l’émergence d’une société salariale qui a engendré la civilisation du travail. En son sein, la position sociale de l’individu dépend de l’emploi qu’il occupe et sa protection sociale est subordonnée à son statut de salarié. À l’âge moderne, la précarité économique engendre la vulnérabilité sociale et l’érosion des systèmes de protection. Or, cette incertitude des statuts (chômeurs de longue durée, allocataires de revenu minimum, etc.) ne crée pas seulement des exclus, mais fragilise le lien social et fait perdre à l’État son pouvoir d’intégration à mesure que la condition salariale se délite. Après avoir décrit la lente mise en place de la dépendance salariale, puis sa remise en cause sous la pression de l’économie de marché, l’auteur montre que seul l’État est encore capable d’imposer un minimum de protection sociale pour limiter les effets d’un individualisme négatif qui n’a libéré le travailleur de ses anciennes dépendances que pour l’abandonner à l’aléatoire de la recherche d’un emploi et de la quête de sa subsistance.

VII. SUR LES REFLEXIONS AUTOUR DU COUPLE MINORITE – VICTIME

Caroline ELIACHEFF et Daniel SOULEZ LARIVIERE, Le temps des victimes, Albin Michel, collection Essai, 2006

Alors que notre société prône le culte du gagnant, la figure de la victime en est arrivée à occuper celle du héros. La médiatisation des catastrophes a révélé que l’unanimité compassionnelle était en train de devenir l’ultime expression du lien social. Et les demandes de réparation auprès des psychiatres et des juristes sont sans fin. Jusqu’où irons-nous dans cette « victimisation » généralisée ? Caroline Eliacheff et Daniel Soulez Larivière croisent leurs expériences et leurs disciplines pour démonter et explorer ce courant qui a émergé dans les années 80 sur tous les fronts et se nourrit de l’idéal égalitaire et de l’individualisme démocratique. Ils dénoncent les dangers que nous fait courir ce primat du compassionnel et de l’émotionnel qui, parfois déjà, affecte l’intérêt des victimes et pourrait se retourner contre la société tout entière.

Courts extraits :

Tous victimes

Il paraît aller de soi aujourd’hui que les personnes ayant subi un préjudice sont des victimes. Mais ça n’a pas toujours été le cas ! Avant les années 80, on parlait peu « des » victimes. On différenciait aisément les dissidents politiquement opprimés des pays totalitaires, les classes laborieuses socialement opprimées, les victimes de catastrophes naturelles ou d’accidents. On pouvait lutter pour plus de justice sociale, compatir lorsque la victime était proche et avoir pitié de populations indifférenciées touchées par des causes lointaines. Le mot « victime » ne faisait partie ni du vocabulaire psychiatrique ni du vocabulaire psychanalytique. On utilisait un autre mot, « traumatisme », issu du vocabulaire savant (du grec trauma : blessure) et passé avec succès dans le langage commun avant d’être peu à peu délaissé. Comment est-on passé du « traumatisé » à la « victime » ?

Le rôle de la psychanalyse et de la psychiatrie

Dès la seconde moitié du XIXe siècle, la psychiatrie puis la psychanalyse ont joué un rôle majeur dans la reconnaissance du traumatisme psychique et la compréhension de ses mécanismes. Les psychiatres anglais, français, allemands et américains de la fin du XIXe siècle se sont d’abord intéressés aux séquelles psychologiques chez les accidentés du chemin de fer. À commencer par le psychiatre allemand Hermann Oppenheim qui, dès 1884, a parlé de « névrose traumatique » pour désigner des troubles causés par les accidents ferroviaires : cauchemars, souvenirs intrusifs, humeur instable, hypersensibilité, repli sur soi, en distinguant pour la première fois des blessures physiques les conséquences psychologiques. Puis la guerre de 14-18, avec ses centaines de milliers de « traumatisés », a été le champ d’observation privilégié des psychiatres et des psychanalystes. La description clinique des troubles psychiatriques des combattants s’est affinée, car il s’agissait non seulement d’observer mais de dépister les simulateurs pour les renvoyer au combat. Freud, lui, a bouleversé la notion de traumatisme.

Guillaume ERNER, La société des victimes, La Découverte, 2006, 224 p.

Que resterait-il de l’actualité s’il n’y avait plus de victimes ? Il suffit de jeter un coup d’œil à la télévision pour s’en rendre compte : du journal télévisé aux émissions de divertissement, la souffrance fascine et occupe le devant de la scène. Pourtant, on aurait tort de réduire cette omniprésence à une simple mode médiatique. Car c’est le signe d’une évolution profonde de nos sociétés démocratiques : autrefois, les victimes avaient honte de leur condition, aujourd’hui la reconnaissance de ce statut est devenue un enjeu, donnant naissance à une nouvelle catégorie sociale. Autour des victimes, un consensus compassionnel s’est mis en place, par lequel les médias, les politiques, les ONG et certains intellectuels apportent à une opinion publique consentante son lot quotidien de souffrances. C’est cette alliance objective qui façonne notre « société des victimes ». Pourquoi un monde qui n’a jamais semblé aussi inégalitaire, individualiste et cruel se soucie-t-il autant des victimes ? C’est ce paradoxe que propose d’explorer cet ouvrage incisif. Au sein du consensus compassionnel, la charité aspire à remplacer la solidarité, l’exception se substitue à la règle, l’émotion prend le pas sur la raison et l’instrumentalisation de la souffrance se traduit de multiples manières : des enjeux politiques biaisés et pervertis, une justice kidnappée par la victime, une rivalité mimétique incessante entre les communautés... La cause de la victime en est venue à servir l’injustice. Et le victimisme menace désormais l’humanisme.

Ian HACKING. L’âme récrite Etude sur la personnalité multiple et les sciences de la mémoire, les empêcheurs de penser en rond, 2006 (traduction française).

Peut-on " réécrire l’âme ", la façonner, créer de nouveaux troubles psychologiques ? Depuis le XIXe siècle, la mémoire est l’instrument de cette réécriture. Nous " nous " pensons désormais largement à travers cette question de la mémoire. Mais elle est venue en percuter une autre : celle des traumas et, en particulier, des violences sexuelles faites aux enfants. Le mélange pourrait bien être explosif. Ignorée jusque dans les années 1970, la question des violences sexuelles faites aux enfants a envahi notre quotidien. On a vu apparaître des experts, attestant la véracité des propos des enfants. " L’enfant ne ment pas " est devenu un slogan politique. Après la bio-politique de Michel Foucault, Ian Hacking propose de s’intéresser à la mémoro-politique. Ce n’est pas seulement la mémoire collective mais aussi la mémoire individuelle qui est devenue une question politique. Ian Hacking interroge les troubles psychologiques qui se répandent de manière privilégiée à certaines époques (en particulier le trouble de la personnalité multiple) puis disparaissent.

VIII. SUR LE COMMUNAUTARISME APPROCHE ANGLO-SAXONNE ET POINT DE VU CRITIQUE …

Charles Taylor sur Wikipedia

Guy LAFOREST et Philippe DE LARA (Ed.) Charles Taylor et l’interprétation de l’identité moderne, le cerf, Les Presses de l’Université Laval 1998

Actes du Colloque du Centre Culturel International de Cerisy-la-Salle La notion d’identité est au centre de la conscience moderne, mais elle paraît en même temps si problématique, entretenant à la fois des confusions intellectuelles déplorables et des passions politiques dangereuses, que beaucoup de penseurs contemporains n’y voient qu’une fiction idéologique et préfèrent s’en passer dans leur analyse des représentations qui s’en réclament. C’est l’un des principaux mérites de Charles Taylor d’avoir transformé cette notion embrouillée en point de départ d’une interrogation rigoureuse sur la modernité comme « expérience historique ». Les textes réunis dans ce volume, issus d’un colloque consacré à l’auteur des « Sources du moi », témoignent de la fécondité de cette interrogation dans ces domaines extrêmement variés, allant de la recherche conceptuelle la plus abstraite à la discussion de problèmes politiques aussi actuels que l’avenir de l’État providence ou le statut des minorités.

Charles TAYLOR, Les sources du moi, la formation de l’identité moderne, Seuil, 1998 (édition originale, 1989)

Les Sources du moi est un ouvrage magistral sur l’identité moderne. Il en dresse un tableau saisissant sans en taire ni la grandeur ni la misère, et il tente de la définir en retraçant la genèse. Cette généalogie remonte à saint Augustin, passe par Descartes et Montaigne et se prolonge jusqu’à aujourd’hui. Il s’agit de comprendre cette révolution inouïe qui a fait que les modernes se voient comme des êtres doués d’intériorité, comme des " moi " ayant une profondeur. Loin de pouvoir se ramener à l’essor de l’individualisme liberal, cette histoire est celle d’une très longue quête pour définir et atteindre le bien. Au coeur de cette définition, on trouve ce que l’auteur appelle l’affirmation de la vie ordinaire. La montée en puissance de cette valeur, retracée ici de ses origines dans la Réforme jusqu’aux formes qu’elle prend de nos jours, aura profondément transformé notre conception de la Raison. Ce livre d’histoire des idées, d’une grande érudition, ne saurait être séparé du combat, philosophique et politique, que mène l’auteur depuis de nombreuses années au nom du communautarisme. Il s’agit de défendre la modernité, moins contre ses détracteurs, que contre la philosophie libérale qui prétend seule en porter les couleurs. Trouvant son apogée dans l’oeuvre majeure de John Rawls, Théorie de la justice (Seuil, 1987), celle-ci est accusée de faire bon marché de l’exigence de cohésion sociale et de ne s’intéresser qu’à la liberté des individus et à la justice dans la répartition des richesses. A cette abstraction du libéralisme, Taylor oppose une démarche qui fait fond sur le monde de l’expérience, l’analyse des faits, l’autoconception de la société telle qu’elle est vécue par les gens, leur imaginaire social.

Charles TAYLOR, Multiculturalisme différence et démocratie, Flammarion, 1999.

Cet essai analyse l’enjeu de la demande de reconnaissance par les différents groupes et identités auprès des institutions publiques. Comparant deux formes opposées de gouvernement libéral - l’un ne protège aucune culture particulière, mais assure les droits et le bien-être de tous les citoyens, l’autre en favorise une, tout en protégeant aussi les droits fondamentaux et la vie de ceux qui ne s’y conforment pas -, l’auteur défend en la nuançant la seconde conception

Michael WALZER, Sphères de justice - une défense du pluralisme et de l’égalité, Le Seuil, 1997

La notion de justice sociale a suscité durant les dernières décennies d’intenses débats en philosophie morale et politique, surtout depuis la publication de la Théorie de la justice de John Rawls (Seuil, 1987). Dans cet ouvrage, Michael Walzer défend une conception rivale de celle du contractualisme de Rawls et propose une théorie radicalement pluraliste de la justice. Reprenant la conception pascalienne des "ordres", il soutient qu’il existe des sphères de justice distinctes, correspondant chacune à une conception particulière d’un type de bien entretenue au sein d’une communauté donnée, et relevant de critères de distribution spécifiques. Ce qui vaut dans la sphère économique ne se laisse pas transférer dans la sphère de l’éducation, ou dans celle du pouvoir politique ; les loisirs, la famille, et même la grâce divine ont chacun leur "sphère" propre. Contre l’égalitarisme "simple" qui vise à distribuer les biens de manière égale à moins que ce soit à l’avantage de tous d’admettre une inégalité, Walzer propose une théorie de l’"égalité complexe" : une société régie selon ce principe est une société dans laquelle aucun type de bien ne peut dominer les autres. Tout passage illégitime d’une sphère à une autre conduit à une forme spécifique de tyrannie. A travers une série d’enquêtes concrètes et originales, attentives au détail des manières dont les communautés ont forgé, à travers l’histoire, leurs systèmes de valeurs et de règles, Walzer propose ce qu’il appelle un "socialisme démocratique décentralisé", et jette les bases d’une philosophie politique adaptée à un monde de valeurs conflictuelles.

Michael WALZER Traité sur la tolérance, Gallimard, 1998

La tolérance n’est pas seulement une notion de philosophie ; elle est aujourd’hui, plus que jamais, un principe de politique. Traiter de la tolérance, c’est analyser la coexistence pacifique, précisément rendue possible par l’exercice de la tolérance, de groupes humains relevant d’histoires, de cultures et d’identités différentes.De fait, on ne peut traiter de la tolérance comme trop souvent de nos jours on dispute de la philosophie politique - sous une forme procédurale, selon les conditions admises par tous d’un discours idéal tenu dans une impartialité absolue. Les réalités sont à ce point complexes, les enjeux immédiats, les arguments gros de conséquences inéluctables que la philosophie, lorsqu’elle se mêle de la tolérance, doit s’appuyer sur l’information historique et faire preuve de compétence sociologique. A tout le moins si elle veut se garder d’un « mauvais utopisme » et prendre la juste mesure des choix difficiles qui sont ceux de la vie politique. Plus ces choix sont difficiles, plus les chances de voir apparaître une seule et unique solution philosophiquement satisfaisante sont réduites. Ainsi le modèle de la neutralité de l’Etat et de l’association volontaire, décrit par John Locke dans ses Lettres sur la tolérance, était-il approprié à l’expérience de congrégations protestantes dans certaines sociétés ; il ne l’est plus à la réalité contemporaine du développement du pluralisme religieux et ethnique. Le meilleur ordonnancement politique est fonction de l’histoire et de la culture des hommes dont il organise les existences.La réponse la plus pertinente à la question de la tolérance est désormais de considérer une série d’options et d’établir les possibilités et les limites de chacune à l’intérieur de son contexte historique, et non plus au regard d’un principe supérieur dont découlerait une échelle hiérarchique sur laquelle sociétés et régimes se verraient assigner un rang selon leur degré de respect de la différence. C’est proprement ce que fait le Traité sur la tolérance de Michael Walzer, étude rigoureuse et circonstancielle des différents régimes de tolérance, qui n’en laisse de côté ni le modèle idéal ni l’application concrète.

Rogers BRUBAKER, "Au-delà de "l’identité", Actes de la recherche en sciences sociales, n°139, septembre 2001 : l’exception américaine (2) ; traduit de l’Anglais par F.Junqua, p66-85.

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Extrait

L’approche constructiviste de l’identité qui prévaut actuellement, tentative "d’adoucir" le terme et de lever l’accusation "d’essentialisme" qui pèse sur lui en stipulant que les identités sont construites, fluides, et multiples, ne justifie plus que l’on parle "d’identités" et nous prive des outils nécessaires à l’examen de la dynamique "dure", essentialistes. Le constructivisme autorise une prolifération des "identités". Si elle est fluide, comment expliquer la manière dont les auto-compréhensions peuvent se durcir, se solidifier et se cristalliser ? Si elle est construite, comment expliquer que les identifications externes puissent exercer quelquefois une telle contrainte ? Ranger sous le concept "d’identité" tout type d’affinité et d’affiliation, toute forme d’appartenance, tout sentiment de communauté, de lien ou de cohésion, toute forme d’auto-compréhension et d’auto-identification, c’est s’engluer dans une terminologie indifférenciée. L’analyse sociale, y compris l’analyse de la politique identitaire, exige des catégories analytiques relativement dépourvues d’ambiguïté. En pratique, il est trop écartelé entre son acception "dure" et son acceptation "faible", entre ses connotations essentialistes et ses nuances constructivistes, pour satisfaire aux exigences de l’analyse sociale.

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Brubaker au delà de l’identité

Philippe POUTIGNAT, Jocelyne STREIFF-FENART Théorie de l’ethnicité, PUF, 1995.

L’idéologie jacobine de notre république, au nom du dogme de l’unité de l’Etat-Nation, a toujours nié la diversité ethnique de la population française. Les notions même d’ethnie ou de groupe ethnique sont suspectes, notamment de compromission ou de complicité avec l’idéologie raciste. Il a fallu, après la deuxième guerre mondiale et la décoloni¬sation, que notre république fût affrontée à deux sortes de phéno-mènes politiques et sociaux pour qu’elle s’éveillât de son sommeil dogmatique. 1) la résurgence des mouvements régio¬nalistes et des revendications de minorités ethnolinguistiques. 2) l’immigration de travailleurs venant des anciennes "colonies" d’Afrique du Nord et d’Afrique noire, et l’afflux de demandeurs d’asile fuyant les régimes communistes et les dicta¬tures latino-américaines et africaines. Le premier et grand intérêt de cet ouvrage est de nous informer sur les discussions théoriques entre chercheurs de langue anglaise autour du concept même d’ethnicité. Soit dit en passant, on aimerait que les sociologues et anthropologues américains aient, des travaux faits en Europe, une connaissance aussi étendue et aussi appro¬fondie que celle des travaux américains. Préface de Jean-William LAPIERRE

Joel CANDAU, Mémoire et Identité, Paris, Puf, coll. Sociologie d’aujourd’hui, 1998

Ce livre est un essai d’anthropologie de la mémoire et de l’identité. A une époque où abondent les exemples de crispations mémorielles et identitaires (commémorations, repentances, nationalismes, fondamentalismes, ethnicisation des rapports sociaux, etc.), j’ai jugé utile de revisiter le concept d’identité à l’aune de "Mnèmosunè". Après avoir rappelé dans l’exorde les termes les plus communs de la problématique relative à l’identité et au mnémotropisme contemporain, je consacre le premier chapitre aux préalables conceptuels indispensables pour aborder les questions d’ordre ontologique : à quelle réalité renvoient les concepts de mémoire et d’identité appliqués 1. aux individus et 2. aux groupes ? Dans le second chapitre, j’aborde la question de la construction et des variations de la mémoire et de l’identité chez l’individu. Dans le troisième, je montre que la "mise en mémoire" du monde suppose au préalable sa mise en ordre, en particulier grâce à une domestication ou une structuration du temps : sans les repères temporels que sont, principalement, l’origine ou l’événement, aucune identification n’est possible. Dans les trois derniers chapitres, j’essaie de repérer quelques-unes des modalités du "passage" des formes individuelles de la mémoire et de l’identité à des formes collectives. Je soutiens que dans un contexte d’épuisement des grandes mémoires organisatrices du lien social, à une époque marquée par la régression des mémoires fortes au profit de mémoires multiples, brouillées et opportunistes, le recours aux rhétoriques holistes (mémoire collective, identité collective, etc.) pour définir et décrire les rapports entre mémoire et identité à l’échelle des groupes, devient de moins en moins pertinent. Joël Candau

Article Polychromes Regard sur l’anthropologie de Joel Candau

IX. SUR L’ACTION COLLECTIVE ET LE MILITANTISME : PENSER LE PLURALISME ET LA QUESTION MORALE DANS LES REVENDICATIONS SOCIALES

Philippe CORCUFF, « Figures de l’individualité, de Marx aux sociologies contemporaines. Entre éclairages scientifiques et anthropologies philosophiques », revue Espace temps.net Textuel, 12.07.2005

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L’opposition de l’individuel et du collectif est souvent apparue comme un axe structurant pour la sociologie. Un des « pères fondateurs » de la sociologie universitaire française, Émile Durkheim, a ainsi fortement contribué à établir une séparation disciplinaire nette entre l’individuel et le collectif, le premier revenant à la psychologie et le second à la sociologie. La sociologie a-t-elle alors quelque chose à dire sur l’individualité, en tant que singularité, c’est-à-dire unicité irréductible ? La sociologie est-elle susceptible d’éclairer de manière spécifique la singularité ou peut-elle simplement désenchanter nos prétentions à une telle irréductibilité ? Doit-on évacuer un tel problème de l’espace de nos questionnements sociologiques, en le laissant à la philosophie, à la psychologie ou à l’art, ou même combattre la possibilité de l’existence d’un tel niveau de la réalité, parce qu’illusoire ? On est ici au cœur d’un paradoxe relevé par Danilo Martucelli : « l’individu a été un problème à la fois étrangement central et marginal dans la sociologie » (2002, p. 11). Il aurait ainsi, selon lui, des « racines anciennes » en sociologie et pourtant nombre de sociologues auraient « longtemps répugné » à s’y intéresser. On va voir que des approches contemporaines ont déplacé les frontières énoncées par Durkheim, en amorçant plus directement des lectures sociologiques de la singularité individuelle. Et que ces lectures sociologiques de la singularité individuelle peuvent trouver des antécédents dans la tradition sociologique : chez Marx, par exemple.

Daniel CÉFAÏ Pourquoi se mobilise-t-on ? Les théories de l’action collective, La découverte collection recherche , 2007.

Pourquoi se mobilise-t-on ? L’un des traits propres aux régimes démocratiques est que leurs citoyens disposent d’un droit de regard sur les affaires publiques et, en contrepoint des élections, d’un droit à la critique et à la révolte. Ils discutent, s’associent, s’organisent. Ils constituent des collectifs, revendiquent dans l’espace public, passent des alliances avec partis et syndicats et entrent en conflit avec les pouvoirs établis. Mais qu’est-ce qui les y pousse ? La mobilisation a un coût en énergie et présente des risques, y compris financiers. Pourquoi ne pas laisser les autres se mobiliser à notre place ? Ce livre propose une cartographie de l’état des savoirs sur l’action collective, à partir de tout ce qui a été écrit sur le sujet depuis plus d’un siècle, sur les deux rives de l’Atlantique. L’histoire commence avec les travaux sur les foules et le public de Tarde et Le Bon, à la fin du XIXe siècle. L’auteur exhume la tradition du comportement collectif née à Chicago dans les années 1920. Il montre le virage accompli par Touraine et Melucci au moment de l’émergence des nouveaux mouvements sociaux – étudiant, féministe, écologiste… – dans les années 1960 et 1970. Il passe en revue les théories de l’action rationnelle, les modèles du processus politique et les analyses des réseaux et des organisations, qui prédominent aujourd’hui. Et il propose de nouvelles perspectives inspirées de la sociologie culturelle nord-américaine et de la microsociologie de Goffman. Un ouvrage indispensable à tous ceux qui s’intéressent aux mouvements sociaux de notre temps.

Alain SUPIOT Homo juridicus Essai sur la fondation anthropologique du droit , éditions du Seuil, 2005

L’aspiration à la justice est, pour le meilleur et pour le pire, une donnée anthropologique fondamentale, car les hommes ont besoin pour vivre ensemble de s’accorder sur un même sens de la vie, alors qu’elle n’en a aucun qui puisse se découvrir scientifiquement. La dogmatique juridique est la manière occidentale de lier ainsi les hommes, en posant un sens qui s’impose à tous. Le Droit est le texte où s’écrivent nos croyances fondatrices : croyance en une signification de l’être humain, en l’empire des lois ou en la force de la parole donnée. N’étant pas l’expression d’une Vérité révélée par Dieu ou découverte par la science, le Droit est aussi une technique, susceptible de servir des fins diverses et changeantes, aussi bien dans l’histoire des systèmes politiques que dans celle des sciences et des techniques. Mais c’est une technique de l’Interdit, qui interpose dans les rapports de chacun à autrui et au monde un sens commun qui le dépasse et l’oblige. Il faut en effet que chacun de nous soit assuré d’un ordre existant pour pouvoir donner sens à sa propre vie et à son action, fût-elle contestatrice. Le droit n’émane pas de Dieu. Il n’émane pas plus de la science, dont deux modèles sont souvent utilisés pour fonder le droit : la biologie et l’économie. A. Supiot n’est en particulier guère tendre avec le courant Law and Economics. Très influent en France, ce dernier considère le sujet de droit à la manière d’un agent économique rationnel se livrant à un incessant calcul d’utilité. Cette approche mène à ne considérer les droits que comme des droits individuels et subjectifs. « On distribue les droits comme on distribuerait des armes, et que le meilleur gagne ! Ainsi débité en droits individuels, le Droit disparaît comme droit commun. » Penser le Droit sur le modèle de la dogmatique permet d’éviter le travers de l’universalisme anthropocentrique : nos catégories de pensée juridique ne sont guère partagées par tous et il n’y a pas un Droit naturel. Mais le Droit n’est pas non plus une simple technique vide de sens, un ensemble de procédures mécaniques : le Droit « est une Parole qui s’impose à tous et s’interpose entre chaque homme et sa représentation du monde. (...) C’est une technique de l’Interdit, qui interpose dans les rapports de chacun à autrui et au monde, un sens comme qui le dépasse et l’oblige, et fait de lui un simple maillon de la chaîne humaine. »

Note de lecture sur le Journal du MAUSS

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